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Ici comme là-bas...

Chapeau : Directeur de l'A.M.I., organisateur du festival MIMI, dont la version africaine, MIMI-Sud, se tient chaque année à Kinshasa, Ferdinand Richard nous livre son journal d'un voyage en République démocratique du Congo. Un récit entrecoupé de réflexions consécutives à ses diverses expériences africaines.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : billet d'humeur (Mots-clés : )

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 40

Ferdinand RICHARD directeur de structure

Texte : Du pouvoir en marche
des symboles et des esthétiques...

L'urgence est de soutenir avec ténacité l'innovation, les nouvelles signatures, les surprises, que les artistes se sortent de l'enlisement kitsch dans lequel les « servitudes » (dans tous les sens du terme) économiques les contraignent, que l'Afrique reprenne le rôle de générateur artistique mondial qu'elle a pu connaître entre les deux guerres. L'urgence est que l'Afrique, sous certains aspects, nous soit, à nous Européens, un modèle profitable.
Les talents sont là, l'accumulation millénaire des données est exceptionnelle, et elle est prête à nourrir généreusement et à tout moment l'émergence de nouveaux dessins, de nouveaux sons, utiles ici comme là-bas.
Nous sommes face à une mine d'or d'un genre nouveau (ou ancien, mais nous avons perdu nos propres souvenirs).

Ceci implique des trajets et des outils différents. Toute innovation du langage n'a-t-elle pas toujours supposé une innovation symétrique du véhicule ? Ceci implique entre autres plus de chercheurs africains, plus d'anthropologues, plus de professeurs d'art, plus d'artistes bien sûr, issus des écoles du continent quelles qu'elles soient, officielles ou autodidactes, mais directement (et durablement) immergés dans la population, en contact permanent avec
les émergences.

Entre autres champs de développement, l'Afrique peut aussi de-venir la plus belle et la plus accueillante école d'art au monde.(1)



Pour nous quérir, le père de Jésus, alias Bingo Starr, l'une des étoiles montantes du rap en République démocratique du Congo, a envoyé son Toyota tout neuf, vitres fumées, sièges en cuir... Le véhicule est privé mais le chauffeur est un jeune officier en tenue militaire rigide, sur-amidonnée, articulée comme une armure.
Immaculé et silencieux, une sorte de parachutiste sur ses gardes, calme et dangereux.
Que ce soit dans ses traverses débordantes ou sur ses vastes avenues-esplanades de type défilé soviétique, c'est toujours inhabituel, pour le mundele modeste que je suis, habitué aux bouillants taxis collectifs sans vitres, de découvrir le théâtre des rues de Kinshasa à partir d'un véhicule neuf, climatisé, hermétique, parfaitement isolé des bruits extérieurs. C'est un peu comme si l'on regardait les reportages muets sur Tchernobyl, où l'on voit s'agiter les liquidateurs-martyrs dans la plus grande confusion, mais dans le plus grand silence (hormis le bruit de la caméra à l'ancienne, qu'on croit entendre même si c'est une illusion).
Ici, pas de liquidateurs, dans la rue la réaction nucléaire suit son petit bonhomme de chemin, elle n'inquiète pas, elle se folklorise, quand bien même nos rétines se criblent des petits impacts d'une autre contamination.

Territoires de l'art
Il est inévitable, ici comme là-bas, de re-dessiner des espaces de développement qui soient naturels, qui correspondent à l'aire d'évolution idéale des artistes, des publics, des patrimoines communs, des marchés, etc., et admettre que ces nouveaux espaces ont des frontières malléables, modifiables. Avant de parler de limites administratives, il faudrait surtout prendre à bras le corps la question de la relation des peuples entre eux et entre leurs patrimoines, ce à quoi seuls les Africains peuvent légitimement prétendre, et plus particulièrement les artistes, voix des peuples.
Mais cet irréductible mouvement s'inscrit lui-même dans la problématique mondiale des niveaux administratifs, des transferts de pouvoir entre Etats et supra-collectivités, ou de leurs détournements par des réseaux parallèles. A quoi nos enfants feront-ils face, dans deux ou trois générations ? A des institutions globales, gendarmes du monde, ou à un éclatement violent et incontrôlable des sociétés au bénéfice de clans mafieux, de juntes délictueuses ? Que sera devenue la diplomatie des états-nations ? L'Afrique pourra-t-elle (osera-t-elle) un jour devenir une alternative, proposer au monde d'autres systèmes d'administration territoriale, plus humains, plus souples, plus efficaces. A ce jour, tout concourt à ce que cette naïve perspective soit tenue pour utopique, mais pourtant nos propres logiques d'aménagement sont elles-mêmes en pleine redéfinition, et bien audacieux serait celui osant affirmer aujourd'hui la prépondérance de tel ou tel schéma territorial.



En notre honneur, le père de Jésus a réservé le restaurant.
Je veux dire, tout le restaurant...
Une sorte de pizzeria nickelisée, de type napolitano-marseillaise de troisième génération, du genre qui a réussi, où la classe traditionnelle et populaire des « trattorie » a disparu, remplacée par l'odeur du ciment frais et les râteaux à foin à l'ancienne triplement badigeonnés de vernis ultra-brillant, pour faire rustique... Une pizzeria de luxe...
Elle est tenue par des « expat' », eux aussi de type napolitano-marseillais, cinq doigts-six bagues, comme on dit dans mon quartier, pas vraiment le genre des vertueuses petites européennes des bureaux de la Délégation.
Des gens certainement solides, puisqu'ils ont dû subir, comme tous les anciens, les vagues multiples des pillages.
Mais le manger est bon...
Plutôt rare à Kinshasa, où le bon manger ne court pas les rues... Toujours demander si le poulet est local ou global. Global, c'est du P.A.C. chinois décongelé probablement nourri aux cendres de pneus... le poulet local, du genre bicyclette (un tout petit corps en haut d'immenses pattes) est coriace mais recommandé... poulet, c'est bon !
Bingo Starr et son groupe, magnifiquement vêtus à la South Central (ban-danas, braguettes de jeans à hauteur des genoux, rutilantes plaques d'égout en
or massif autour du cou), mangent en silence, comme des petits garçons qui ne prendraient jamais le risque d'interrompre Papa et Papa.
Le ballet des serveurs et des cuisiniers, inutilement houspillés par le patron francophone, nous transporte à La Closerie des Lilas. C'est chic, comme pizzeria...
Je n'arrive pas à savoir quel travail fait Papa Iloko. Peut-être un « ancien haut fonctionnaire de l'Etat », comme on se plaît à nommer les précédents mobutistes, peut-être un ancien général, peut-être un ancien gouverneur de province, peut-être toujours en fonction, certai-nement dans les affaires, impossible de déceler le champ d'action derrière une amicale bonhomie (on se tutoie tout de suite), feinte ou réelle... Derrière ses éclats de rire, l'Afrique est secrète, complexe, parfois austère.
En tout cas (comme on dit là-bas), un homme puissant, très puissant, informé, en alerte, bien au-delà de la petite bourgeoisie locale, celle qui se proclame SDF (Sans Difficultés Finan-cières), celle qui, comme la nôtre, se préoccupe avant tout de matos d'importation.
Sa voix douce exprime à la fois la fierté d'avoir un fils qui dit les choses de belle manière (c'est assez courant au Congo, et le gars a vraiment de l'éducation et le talent de s'en servir), et le contentement de lui avoir trouvé un tonton blanc en quelque sorte, un vieux qui s'occupe bien des jeunes.
Au-dessus du ragoût d'antilope (délicieux...), derrière les mots patelains, on distingue en filigrane une intelligence inflexible du rapport de force Noirs/ Blancs (d'une certaine manière, c'est toujours un rapport de force), des codes occidentaux imposés (par exemple, la Démocratie), de la gestion de la violence, des limites bien réelles de la compréhension mutuelle, du pillage des ressources, des enjeux.
Bref, un cours de géopolitique en creux, sans un mot pour le dire, tout en suggestions... En quelques instants, j'apprends beaucoup sur un certain Congo, comme on apprend l'allemand dans son sommeil, par induction magnétophonique subliminale...
... de Culture, point...

Ferdinand Richard, printemps 2006

1. Les textes en italiques, entrecoupant le journal de voyage, sont extraits d'une communication donnée dans le cadre d'Africalia, à Bruxelles, en septembre 2003. L'intégralité du texte est accessible sur www.amicentre.biz






Date de publication : 20/06/2006


Mots-clés : Afrique, récit, social, art, politique
Inséré le : 27/09/2006 00:00
Thèmes : politique générale, Afrique du Sud, esthétique, festival, politique,