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Tir de mots, chute de corps
Chapeau : Maître d'œuvre de trois spectacles au prochain Festival d'Avignon, Christophe Huysman rend compte de la rumeur du monde, entre burlesque et poésie. Une lutte contre les opérations cannibales lancées à l'assaut du corps et de la psyché.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : portrait (Mots-clés : )
Genre Ressource : portrait
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 40
Christophe HUYSMAN Metteur en scène
Sabrina WELDMAN rédacteur
Texte : Biographie : Né en 1964, Christophe Huysman est acteur, auteur et metteur en scène. Si ses premiers textes sont montés par d'autres créateurs, en 1995, il fonde la compagnie Les Hommes penchés, afin de façonner des spectacles conjuguant différentes disciplines et d'articuler son travail d'auteur en « laboratoire mobile » de recherche et de transmission nomades. Avec Jacques André, il conçoit Le Monde HYC
et Les Hommes
dégringolés en 2001. Sa rencontre avec Gérard Fasoli aboutit à une pièce de cirque, Espèces
(2002), à laquelle succèdent Cet homme s'appelle HYC
(2002), Les Repas HYC
(2003), S.B.I.P.
(2004), Les Eclaireurs
, avec Laurent Massénat, et Les Constellations
(2005). Cette année, il sera au Festival d'Avignon pour la troisième fois, avec Human
(articulations), La Course au désastre
et Les Eclaireurs
. Ses textes sont publiés aux Solitaires Intempestifs, aux Editions des Quatre-Vents et à l'Avant-Scène Théâtre. Chez la plupart des auteurs français, la réalité d'aujourd'hui – pour peu qu'elle les préoccupe – s'engouffre par le crâne. Chez Christophe Huysman, elle parasite le corps, ne lui laisse pas de répit. Tout son travail s'apparente à une tentative de résister à la débâcle que ses émotions privées ou que la société répercutent dans ses os : sur le papier, et sur le plateau, il crisse la stridence des chairs et des nerfs blessés.
La palette de son entêtement à faire front est noire, joyeuse, burlesque. Les genres en sont variables – performance, pièce de cirque, théâtre, etc. On se souvient de
Cet homme s'appelle HYC, immixtion dans l'intimité d'un corps viscéral, progressivement annihilé, redoublé de polaroïds scarifiés qui scandaient sa détérioration en images : Huysman entrelace les disciplines en un soubresaut de vie qui, avec gravité et légèreté, torée la mort.
A voir
Human (articulations), on comprend dès lors que la rencontre entre ce créateur porté par un esprit de troupe et le cirque était inévitable. Sa production circassienne initiale,
Espèces, réalisation acrobatique et chorale basée sur un tempo binaire, tressautait au rythme des battements du cœur : à l'aide de trampolines, de chaînes et d'un mât chinois, cinq hommes « verticalisaient », au fil de sketches burlesques, l'univers des boîtes de nuit, les « je t'aime, moi non plus » et les « je te fais mal » des bas-fonds.
Vitesse, énergie et physicalité propulsent également
Human (articulations), peaufiné à Lyon, aux Subsistances – structure à laquelle Les Hommes penchés, compagnie bien nommée, est rattachée. Pourtant, ce spectacle conçu avec Gérard Fasoli, qui signe en outre sa scénographie, se démarque nettement de la pièce précédente. Parce que, pour la première fois, l'écriture de Christophe Huysman s'est développée en même temps qu'il inventait la mise en scène et dirigeait les acrobates-acteurs de cette création dans laquelle il joue. Parce que
Human, aussi, marque un tournant : la rumeur du monde y a pris le pas sur les questions d'identité personnelle. Mais si cette production dépasse le rendez-vous généralement plaisant que le théâtre, ou la danse, donne de plus en plus souvent aux arts de la piste, c'est que le corps, tellement prégnant chez cet artiste, corps poreux à ce qui l'entoure, corps toujours près de déraper, y est en adéquation aiguë avec l'univers du cirque, où le péril est permanent.
Quand les saltimbanques déboussolés de
Human (articulations) grimpent au mât chinois, c'est pour constater qu'en bas, autour d'eux, règne le vide. Et chuter aussitôt, tête en avant, vers le sol instable qui les attend. Quand l'homme et la femme – un porteur et une voltigeuse suspendus à sept mètres de hauteur – vivent une rupture (le chômage a phagocyté leur relation !), et nomment les parties du corps qui les retiennent encore ensemble – « aisselle, main, pied, etc. » –, le spectateur sait qu'ils pourraient à tout moment rater leur prise et se laisser réellement tomber.
Ce risque constitutif du cirque, le fait aussi que les courts-circuits qui électrocutent le corps y sont actés d'emblée, sont en adéquation totale avec le propos tenu par Huysman : entre trois mâts chinois, un cadre fixe, deux aiguilles et une échelle, six individus en vrac tournent en rond dans un monde qui ne tourne pas rond.
Ils marchent, s'arrêtent, grimpent, glissent. Ils errent en perdition. Derrière eux, sur un écran vidéo, s'inscrivent de manière aléatoire et mobile des bribes de texte, à l'image de l'écriture en
slashes que manie maintenant l'auteur : une écriture rapide, concassée – le constat haché, et cependant plein de vivacité, de la désagrégation politique ambiante. Cette écriture-là, les corps l'articulent en mouvements. Et inversement : c'est la chorégraphie de l'acrobatie qui est ici inscrite dans le texte. Voilà pourquoi, avec
Human (articulations), Christophe Huysman transcende le simple croisement du théâtre et du cirque. Il crée véritablement une forme : il invente un genre où le déséquilibre, la mise en danger et la lutte contre l'effondrement que rythment les mots sont sculptés par les corps dans l'espace en volumes mouvants.
S. W.
Entretien: Qu'est-ce qui vous a poussé, après Espèces, à réaliser une nouvelle pièce de cirque ?« L'art du cirque est l'art de couper le souffle. Il n'y a pas de coulisses ; les Circassiens sont surexposés. S'ils tombent, ils sont foutus. Leur boulot est de créer une émotion à l'endroit du vertige où le corps est dans un danger tel que, face à lui, il n'y a plus rien à dire : il n'y a qu'à être avec ce corps. Le spectacle de cirque réclame ce rapport physique avec le spectateur. Cette proximité, ce côté direct, ce côté transmetteur à émetteur m'intéresse beaucoup. Voilà pourquoi nous avons choisi, pour
Human, la frontalité. Du coup, cela établit un rapport d'attraction, d'aimantation, de mimétisme physique avec la salle : je souhaite que les spectateurs penchent avec les gens qui penchent sur le plateau, qu'ils suivent leur mouvement.
Les acrobates-acteurs qui jouent dans le spectacle sont capables d'une grande virtuosité. Je leur ai demandé de s'en approcher sans l'utiliser. C'est cette tension-là qui m'attire. C'est l'idée de ramener l'écriture à ce que nous sommes : des gens. Mon travail avec les acrobates a essentiellement consisté à les faire devenir actants, acteurs, à ce qu'ils arrivent à conjuguer deux grammaires. J'ai évidemment pensé cette création en termes de mouvements. Par rapport à
Espèces, j'ai voulu étendre la palette des possibilités rythmiques qu'offre le corps parlant et articulé, tout en restant toujours dans la temporalité du théâtre.
Nous sommes six en permanence sur le plateau, avec deux grandes aiguilles qui tournent et trois mâts chinois. Schématiquement, cela forme le quart d'une pendule. Dans cette scénographie bancale qui est sur trois pieds – elle est graphique, comme le sont les corps dans l'espace –, on peut voir des lames qui fauchent le temps. Derrière, un immense écran vidéo traite le mot en système
slash : certaines parties du texte sont activées par moments. Le public, au départ, croit qu'il va avoir affaire à un spectacle propre et lisse, mais nous n'arrêtons pas de déjouer cela.
Cette scénographie, qui est simple, nous contraint terriblement. Pour moi, elle est aussi difficile à affronter que le monde dans lequel nous vivons puisque, sur le plateau, nous avons l'impression que les choses se dérobent de façon permanente. Les corps sont tordus. Ce sont des corps autistes, des corps qui ont du mal à entendre ce qu'on leur dit, qui se cassent la gueule, qui n'arrivent pas à se retrouver, à se rencontrer. Des duos naissent soudainement – toute la pièce est construite en duos, quintettes, quatuors, solos ou solo avec collectif. Mais les personnages sont généralement isolés. Au final, ce spectacle parle avant tout de la solitude de l'être humain.
Propos recueillis par Sabrina Weldman
> Au Festival d'Avignon :
Human (articulations) , Tinel de La Chartreuse les 8, 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 21 et 22 juillet à 18 h.
La Course au désastre, Tinel de La Chartreuse, les 18 et 19 juillet à 16 h et 18 h.
Les Eclaireurs, Abside de l'église, à La Chartreuse, du 7 au 22 juillet de 9 h à 18 h 30.
> A paraître cet été :
Pièces de cirque (Espèces et Human) , aux Solitaires Intempestifs.
8 poèmes (dont
La Course au désastre et
Les éclaireurs), aux Presses du réel.
Un livre (titre non établi) sur Christophe Huysman et la compagnie Les Hommes penchés réalisé par Julie Sermon à partir d'entretiens et de documents divers.
Date de publication : 20/06/2006
Mots-clés : théâtre, spectacle, Festival d'Avignon, performance, cirque
Inséré le : 27/09/2006 00:00
Thèmes : performance, Festival d'Avignon, théâtre,