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Jean Vilar et le Festival d'Avignon. 1967-68, années charnières

Entretien avec Jack Ralite

Chapeau : Compagnon de route de Jean VIlar, Jack Ralite, aujourd'hui sénateur communiste de la Seine Saint-Denis, revient sur la période charnière qu'a représenté, pour le Festival d'Avignon, les années 1967-68, mais aussi sur son engagement en faveur d'une politique culturelle ambitieuse.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 40
Rubrique : 44

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Thomas FERRAND rédacteur
Amandine LEFOL rédacteur
Jean-Louis PERRIER rédacteur
Jack RALITE sénateur
Bruno TACKELS rédacteur

Texte : Lors de la controverse sur les spectacles présentés l'été dernier au Festival d'Avignon (dont Jan Fabre était l'artiste associé), certains s'en référaient à « l'esprit de Vilar » pour décrier l'émergence de nouvelles esthétiques. L'actuel directeur de la Maison Jean Vilar (où était accueillie une exposition du plasticien Jan Fabre) aura conseillé, fort à propos, de « se méfier de ceux qui se parent de la vertu du mort ». Mais le spectre de Jean Vilar, décédé en 1971, continue peu ou prou de hanter le festival qu'il a créé en 1947 dans la Cité des Papes. Jack Ralite, né en 1928, est de ceux qui ont bien connu Vilar et épaulé certains de ses combats. Aujourd'hui sénateur communiste de la Seine Saint-Denis, l'ancien maire d'Aubervilliers a toujours manifesté un amour passionné du théâtre et un engagement déterminé en faveur d'une politique culturelle ambitieuse. Familier du Festival d'Avignon depuis les années 1960, spectateur assidu mais aussi orateur enflammé de maints débats, Jack Ralite évoque pour Mouvement l'engagement de Jean Vilar en faveur de la « liberté de création » et revient sur les années 1967-1968, époque charnière dans l'histoire du festival. En 1968, les grèves du mois de mai ont entravé les répétitions des compagnies françaises, dont le Festival d'Avignon annule les représentations. Seuls restent à l'affiche les Ballets du XXe siècle, de Maurice Béjart, et le légendaire Paradise now du Living Theatre de Julian Beck, ainsi qu'un programme de films et de concerts. Mais pour Jack Ralite, la « rupture » est introduite par Vilar lui-même lorsqu'il invite pour la première fois dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, la danse avec Messe pour le temps présent, de Béjart, et le cinéma avec La Chinoise, de Jean-Luc Godard. A cette époque, les débats du Verger sont l'objet d'échanges passionnés, et les premières rencontres entre metteurs en scène et élus scellent le « ma-riage cruel » entre art et politique.
J-M. A.

Entretien :Votre première vraie rencontre avec le Festival d'Avignon a-t-elle été aussi votre première vraie rencontre avec Jean Vilar ?
Jack Ralite : « Pas tout à fait, parce que j'allais au TNP avant, beaucoup même. J'avais rencontré les œuvres et leur mise en scène par le “régisseur” Vilar. Mais je n'ai vraiment rencontré l'homme qu'à l'occasion d'Avignon. Aupa-ravant, Barma avait mis en scène Henri IV, de Pirandello, à la télévision, et j'allais chaque semaine assister au tournage dans les studios des Buttes-Chaumont. Il tournait “en direct”, avec quatre caméras et Vilar jouait Henri IV. A la pause, on bavardait, on parlait essentiellement du théâtre d'Aubervilliers puisqu'on était en 1961 – le théâtre a été inauguré en 1965 – et je n'arrivais pas à tout penser sans recourir à Vilar. Je l'ai connu ainsi, puis à travers Avignon, les spectacles, les débats et les rencontres qu'il a organisés, les combats qu'il a menés ou dû mener. Là on est devenus très proches. Il faut dire qu'à chaque fois qu'il lui arrivait quelque chose de moche je prenais la parole, au point qu'on me traitait de vilarien – au sens religieux du terme, ce qui n'était pas le cas. J'aimais cet homme. Je n'ai jamais cessé de l'aimer depuis, par-delà sa mort, en 1971. J'aime Vilar, et j'aime Vitez. L'un est mon père et l'autre mon frère. Nos rapports étaient différents, car il y avait avec Vitez des complicités profondes. Mais avec Vilar aussi.

Que signifie exactement être vilarien ?
« C'est tout le TNP, c'est Avignon. Une forme de rigueur. Vilar n'était pas un homme de gauche, il était un homme de cause. Il n'était pas communiste, mais il n'a jamais été anticommuniste – j'essaie de le définir par rapport à mes options. Cet homme était la rigueur. Dans le livre où je l'évoque(1), j'écris que le chemin du milieu est celui qui ne mène pas au festival d'Avignon. Mallarmé impose Un coup de dés... à son éditeur, et Michel-Ange son Jugement dernier à l'irascible Jules II. Le chemin du milieu ne mène pas au festival d'Avignon : c'est ma règle d'or et je n'y ai jamais dérogé. Je n'ai jamais souhaité un théâtre qui donne des jeux au peuple pour éviter d'avoir à lui donner trop de pain. Vilar était d'une grande modestie, d'une grande retenue, mais il avait une autorité extraordinaire sur les autres. Il n'était pas un patron au sens où le conçoit madame Parisot au Medef, mais un patron au sens de : “On ne peut pas ne pas tenir compte de ce que vous dites parce qu'on a les preuves que vous le dites comme il faut.” Quelque chose comme ça. Au TNP, on avait derrière soi un sacré pousseur, c'était ça Vilar. Un homme qui a été l'objet de tant d'attaques qu'il a su presque constamment les débusquer quand elles étaient hypocrites – et souvent elles l'étaient – et les vaincre pour aller plus loin.

Vous évoquiez votre proximité avec les combats de Jean Vilar. Pourriez-vous les préciser dans le temps, dans la forme ?
« Le premier de ces combats fut celui des années 1966-67. Vilar ne sous-estimait pas ce qu'il était, mais il ne se surestimait pas non plus. Il lui fallait trouver une réflexion collective qui ajoute à sa réflexion personnelle, et même si sa réflexion personnelle allait imbiber fortement la réflexion collective, elle ne la condensait pas to-talement. Il savait attirer comme un aimant, non pour immobiliser l'autre mais pour le réunir à la pensée de chacun. C'est là qu'il a décidé d'organiser ces Rencontres d'Avignon, qui avaient commencé en 1964 sur des thèmes très populaires.

Il vous a invité à y participer en 1966 ?
« Il m'a invité, car j'avais écrit dans l'hebdomadaire communiste France Nouvelle un article titré : “Le plaisir de changer la réalité” (c'est une phrase de Brecht). C'était l'époque où les mairies communistes jouaient un rôle énorme dans la culture en France ; il n'est que de voir où sont les théâtres – et le premier d'entre eux était Aubervilliers. Paul Puaux a lu l'article, l'a passé à Vilar, qui m'a demandé de venir exposer ce qui se passait dans ma ville, du point de vue de la culture. On ne connaissait pas Aubervilliers, elle semblait aussi loin de Paris que Madagascar. Avec Garran, que j'ai rencontré en 1958-59 (j'ai été élu maire en 1959), on a décidé de créer un groupe de théâtre, le groupe Firmin Gémier (Gémier était né à Aubervilliers). Le groupe était formé de quatre-vingt-sept jeunes de toutes catégories : ouvriers, techniciens, enseignants, animateurs. Ils faisaient du théâtre et en même temps du porte-à-porte, ils collaient les affiches par centaines, c'étaient des agitateurs culturels avant l'heure. Ce sont eux qui ont créé le terrain et décidé de faire un théâtre. J'avais envie de dire tout cela à Avignon.

Date de publication : 20/06/2006


Mots-clés : Festival d'Avignon, politique culturelle, politique, engagement, théâtre
Inséré le : 27/09/2006 00:00
Thèmes : théâtre, Festival d'Avignon, politiques culturelles,