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Un week end à Musica
Chapeau : Incursion de quelques jours à Strasbourg pour ce grand festival qui ponctue la rentrée musicale. Pour ce deuxième week-end, sur quatre, voix et cordes sont à l'honneur, sans oublier le très attendu premier opéra de Bruno Mantovani.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Georges APERGHIS compositeur
Léa LESCURE rédacteur
Bruno Mantovani compositeur
luciano BERIO compositeur
Pierre BOULEZ compositeur
György LIGETI compositeur
Texte : « La tabula rasa, en musique surtout, n’existe pas » : telle est la devise, empruntée à Luciano Berio, qui sous-tend de manière dynamique la programmation du festival Musica cet automne. Strasbourg voit s’affronter deux générations de compositeurs, avec en trame de fond les points cardinaux de l’après-guerre : Berio, Stockhausen, Ligeti et Boulez, et, en ligne de mire, les quelque 31 compositeurs de moins de quarante ans qui jalonnent le festival, des « Samedis de la jeune création » aux multiples hommages rendus à Bruno Mantovani. Le dialogue ainsi initié par la programmation du festival questionne les héritages massifs et leur gestion par les jeunes compositeurs, entre résonance, radicalisation et admiration.
Après, donc, avoir mis à l’honneur en 2005 Elliot Carter (97 ans) et Pierre Boulez (81 ans), l’édition 2006 consacre Bruno Mantovani, 32 ans, régulièrement programmé par Musica depuis cinq ans. Huit oeuvres du jeune Français sont présentées, dont son très attendu premier opéra en création mondiale,
L’Autre côté, d’après l’unique roman du dessinateur autrichien Alfred Kubin (1908). Pour cet opéra fantastique en deux actes, composé au cours d’une résidence en 2004 à la villa Médicis, le compositeur et son librettiste François Regnault s’étaient immédiatement mis d’accord pour éviter le double écueil et d’un mythe supplémentaire, et d’un sujet d’actualité. D’où le choix de ce récit halluciné et touffu de la décadence du mal nommé « Empire du Rêve », que son principe fondamental – l’aversion psychotique pour tout progressisme – mènera au chaos. Territoire fantasmagorique où s’épanouit le style imposant de Mantovani, avec un chant en langue française et un orchestre à l’instrumentarium traditionnel, auquel s’ajoutent toutefois six cymbales chinoises. La mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Motta, avec ce chœur fourni qui déambule dans des ossatures de maisons métalliques, souligne l’engloutissement des esprits. Une attention particulière est portée à l’écriture vocale, qui alterne entre parlé, chanté, et un peu des deux selon les personnages et les situations, dynamisant un peu le discours.
Le traitement de la voix est également au centre de la magistrale
Wölfli Kantata, la première partition de Georges Aperghis pour chanteurs solistes et chœur
a cappella. Cette cantate en cinq mouvements s’inspire du travail textuel et pictural d’Adolf Wölfli, représentant de l’art brut du début du XXe siècle, interné pendant près de trente-cinq ans en hôpital psychiatrique. On y retrouve, à l’image de l’artiste farfelu, un remplissage compulsif et excessif de l’espace, des répétitions rituelles et des polyphonies saturées. L’interprétation que le SWR Vokalensemble, sous la direction de Markus Creed, a donnée de cette pièce créée en juillet 2006 au festival Eclats à Stuttgart, a visiblement satisfait et ému son auteur.
Enfin, le concert du Quatuor Diotima fut l’occasion de découvrir le premier quatuor à cordes de la Japonaise Misato Mochizuki,
Terre Rouge, tout en nuances et en couleurs : née à Tokyo en 1969, cette jeune compositrice, dont l’écriture allie de façon surprenante tradition occidentale et souffle asiatique, développe des rythmiques séduisantes et des timbres improbables, avec une grande liberté formelle et stylistique, particulièrement remarquable dans le cas d’un genre aussi « noble » que le quatuor à cordes. L’occasion, « également, d’une rencontre avec cette jeune musicienne :
-Quelle place le festival de Musica occupe-t-il dans votre carrière ?« J’ai été jouée à Musica pour la première fois en 2001, puis l’année dernière pour un concert quasi monographique, et enfin aujourd’hui, avec le quatuor à cordes. Ce sont Frank Madlener
[ancien directeur artistique de Musica, Ndlr.] et Jean-Dominique Marco
[directeur général du festival, Ndlr.] qui m’ont permis d’obtenir cette commande d’Etat pour le Quatuor Diotima. J’avais déjà pu être “lancée” en Europe à travers des festivals importants, en Allemagne et en Autriche (Witten, Donaueschingen, Darmstadt), en France (au festival Présences de Radio France, à Royaumont), à Bruxelles à Ars Musica... Mais à chaque fois, ici, c’est la rencontre avec le public local qui est marquante pour moi. Le public strasbourgeois est très ouvert et sympathique, et à chacune de mes visites, des gens viennent me disent des choses encourageantes.
-Comment vous situez-vous par rapport à cette notion d’héritage, l’une des thématiques centrales de cette édition 2006 ?« Je me sens plus proche de Ligeti. J’aime beaucoup sa musique surtout pour l’humour, la recherche rythmique, l’instrumentation vivante qui surprennent l’oreille. C’est également ce que je recherche dans mon travail : de la musique fraîche. Il est important de savoir ce que les aînés ont fait. Au début, les créateurs ne savent pas forcément ce qu’ils veulent, ni comment l’exprimer. On apprend donc en analysant et en s’inspirant les grandes œuvres, et peu à peu, par le travail, la personnalité de chaque créateur commence à prendre forme. A la manière d’un Picasso, par exemple, il s’agit de parvenir à son propre style en empruntant les structures des grande œuvres. Dans mon cas, il n’en a pas été autrement : j’écoute tous les styles de musique et j’analyse ce que j’aime. Si certaines techniques me semblent convenir à ce que je veux exprimer musicalement, je m’en empare. La musique populaire occupe une place tout aussi importante dans mon travail. Et vis-à-vis de la musique de l’Asie, il en va de même : je l’écoute, j’analyse les éléments qui m’intéressent, et je créé ma musique avec ces emprunts et mon imagination. Cela est très stimulant. J’estime énormément le travail de compositeurs comme Boulez, Stockhausen ou Berio, mais je n’ai pas senti la nécessité de me situer par rapport à eux. Chacun son chemin...
-Comment avez vous travaillé pour Terre Rouge
? « J’ai l’impression que la musique “contemporaine” est devenue trop cérébrale. J’ai envie d’écrire une musique plus charnelle, dont les éléments (le rythme, les figures, les traits, le timbre...) entrent directement dans la mémoire. Le quatuor à cordes est, on le sait, une forme importante, traditionnelle et historique. Pour moi, c’est une forme idéale pour réaliser une musique “archaïque” qui contourne le mental, rendre une subtilité sonore presque palpable. Le symbole de la terre rouge est la réminiscence de l’Australie, des déserts de Mésopotamie ou du grand Ouest américain : c’est ce lien fondamental qui nous rattache aux cultures ancestrales, par-delà le temps et l’espace. Au plus profond de la terre est un cœur de feu, une puissante métaphore pour l’esprit enveloppé dans le corps physique. »
Propos recueillis et traduits par Léa Lescure
Date de publication : 05/10/2006
Mots-clés : musique, compositeur, composition, concert, festival
Inséré le : 04/10/2006 00:00
Thèmes : composition, festival, musique,