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Antonin Artaud, une biographie
Entretien avec Florence de Mèredieu
Chapeau : « Nul doute que sa pensée ne soit encore en avance sur notre époque » estime Florence de Mèredieu qui publie aux éditions Fayard une imposante biographie d'Antonin Artaud.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Antonin ARTAUD Metteur en scène
Florence DE MÈREDIEU écrivain
Jean-Marc LACHAUD rédacteur
Texte : « L'œuvre et la vie d'Artaud ébranlent, en son fonds, la question de la biographie », note Florence de Mèredieu (1). Comment en effet écrire l'histoire
« de quelqu'un qui n'aurait jamais voulu naître, qui n'aurait pas même souhaité être conçu » ? Assurément, la figure insaisissable d'Antonin Artaud, pour qui l'art et la vie sont inséparables, les rôles multiples qu'assument ce personnage fascinant et déroutant, dont la
« majeure partie » de l'œuvre et de l'existence
« tiennent dans la question des limites et des non-limites de son moi », sa folie, qui lui procure
« le sentiment d'appartenir à une toute autre lignée que la lignée humaine ordinaire » devraient décourager toute entreprise biographique. Brillamment, Florence de Mèredieu relève le défi et permet aux lecteurs de se confronter, à plusieurs niveaux, à ce qu'était Antonin Artaud. (lire dans
Mouvement n° 41, octobre-décembre 2006, la critique de Jean-Marc Lachaud)
Jean-Marc Lachaud : Vous avez publié plusieurs ouvrages sur Antonin Artaud (2). Pourquoi vous êtes-vous consacrée à l'écriture de cette monumentale biographie ?Florence de Mèredieu : J'ai une formation de philosophe. Les quatre livres, écrits antérieurement sur cet auteur, s'inscrivaient tous (hormis l'ouvrage sur la question de l'électrochoc) dans une perspective théorique et esthétique, proche de l'essai. Dans un domaine où l'auteur dispose d'une grande liberté d'interprétation ! La proposition des éditions Fayard s'inscrivait dans un tout autre domaine. J'ai été séduite par le défi que constituait ce livre et par ce que j'appellerai « l'épreuve de réalité ». Compulser des archives, accumuler des faits, confronter ceux-ci : il s'agissait en somme d'un travail de détective. Et d'inscrire dans la trame serrée des faits et des événements de la première moitié du XXe siècle un auteur qui se situe en permanence très au-delà des faits, dont la vie a toujours été perçue de manière mythique. Il s'agissait de remettre Artaud dans son siècle, de rendre compte de l'originalité de sa trajectoire en étudiant minutieusement les divers mondes qu'il a traversés. Ce qui fait aussi de ce livre une peinture de la première moitié du XXe siècle, de ce monde qui a connu deux guerres mondiales, a inventé l'art moderne, et a été marqué par des révolutions littéraires et théâtrales considérables.
Jean-Marc Lachaud : Quelle place particulière selon vous, Antonin Artaud a-t-il occupé, au sein du mouvement surréaliste ? Et, au-delà, comment caractérisez-vous le surréalisme d'Antonin Artaud ?Florence de Mèredieu : Antonin Artaud a été
utilisé par André Breton, en 1924 et 1925, comme fer de lance et comme "locomotive" d'un mouvement qui s'essoufflait alors. L'auteur des
Lettres à Jacques Rivière et du Théâtre Alfred Jarry s'est lancé à fond dans la bataille surréaliste, appelant à la promulgation de lettres incendiaires et d'une grande puissance provocatrice. Mais la force même des invectives et de l'anarchisme d'Artaud conduira Breton et ses amis à s'inquiéter et à
exclure Artaud du groupe. Breton, par la suite, se refusera toujours à rejoindre Artaud dans ce territoire de la folie où il va bientôt verser. Et c'est cela qui fait d'Artaud l'exemple même de ce que pourrait être un surréaliste ayant dépassé toutes les frontières du surréalisme. Ce dont lui et Breton avaient parfaitement conscience.
Jean-Marc Lachaud : Antonin Artaud a été profondément fasciné par l'Orient (3). Comment la découverte des civilisations orientales marqua-t-elle son œuvre ?Florence de Mèredieu : Là encore le contexte est déterminant. Au début du XXe siècle et dans les années 1930, l'Orient est à la mode. L'époque est extraordinairement cosmopolite. Il y a un engouement considérable pour les cultures non européennes et pour l'Asie. Ces influences portent alors la marque du colonialisme. Artaud naît et grandit dans une ville marquée par l'Orient : Marseille. La découverte des théâtres orientaux (balinais, chinois, japonais...) le marque fortement. Mais, c'est la médecine chinoise qui l'imprègne sans doute le plus profondément. L'homme y est envisagé de manière globale. Durant la période asilaire, cet engouement pour l'Orient va toutefois basculer. Artaud sera alors particulièrement dur envers les civilisations orientales, leur reprochant leur ritualisme. Orient et Occident seront renvoyés dos-à-dos.
Jean-Marc Lachaud : De nombreux propos traitent (parfois de manière sensationnelle) de la folie d'Antonin Artaud. Comment abordez-vous cette question au sein de votre biographie ?Florence de Mèredieu : Elle est centrale. Artaud est ce fou (ne lui refusons pas ce
titre !) qui a passé 9 années dans les hôpitaux psychiatriques, qui a connu la faim durant la guerre, et les électrochocs. L'extraordinaire est qu'en dépit de son délire et de son long séjour dans les asiles ordinaires, il soit ressorti. Et qu'à ce moment-là, il ait parlé, écrit et témoigné de l'intérieur de cette folie. De cette double folie, qui est celle d'un homme, mais qui est aussi celle de la société. L'histoire d'Artaud est resituée ici dans le contexte de la psychiatrie de la première moitié du XXe siècle. Cette histoire est terrible. Et il est étonnant de voir comment l'écriture d'Artaud parvient à une maîtrise de ce qui n'est plus ordinairement de l'ordre du contrôle.
Jean-Marc Lachaud : Dans une Lettre datée du 6 octobre 1945, me semble-t-il, Antonin Artaud écrit : « Si je suis poète ou acteur ce n'est pas pour écrire ou pour déclamer des poésies, mais pour les vivre ». Antonin Artaud, dont l'œuvre est profondément corporelle, n'a-t-il pas incarné cette utopie de la Modernité qui refuse la coupure entre art et vie ?Florence de Mèredieu : Oui. Il ne se présente aucunement comme un intellectuel abstrait. Toute sa vie, il a recherché un mode d'incarnation et voulu se confronter à des éléments concrets, physiques. Je me suis rendue sur les lieux où il a vécu (Marseille, l'Irlande, Rodez) : il est étonnant de constater à quel point sa pensée est une pensée incarnée, lisible encore dans les lieux qu'il a traversés. Il se situe en ce sens très au-delà de la coupure traditionnelle et classique entre l'art et la vie. Cette "utopie de la Modernité", il la vit au quotidien. Et, bien sûr, c'est l'écriture qui assure la suture des deux mondes, ainsi que cette gestualité, cette rythmique et ces chuintements de la voix qui l'amènent à cette synthèse supérieure de toutes les expressions. L'art, entendu au sens d'une activité séparée, est l'objet de sa part d'une critique radicale. L'art doit
servir. Il n'est rien d'autre qu'une fonction. Au même titre que la respiration ou la circulation du sang. Cela explique le paradoxe qu'il y a aujourd'hui à
muséifier ou
exposer les œuvres d'Artaud.
Jean-Marc Lachaud : Ses textes théoriques, notamment sur le théâtre, sont toujours lus avec passion... Florence de Mèredieu : Oui, on a beaucoup insisté sur ses textes théoriques et sur la
métaphysique qui s'en dégage. Mais, là encore, c'est une pensée incarnée. Relire ses textes à la lumière du théâtre de son époque (le théâtre yiddish, l'expressionnisme allemand, le théâtre russe, le théâtre chinois...) est d'un grand enseignement. Il y aussi ses contacts avec le Grand Guignol, peu connus, qui éclairent sous un jour nouveau l'écriture de ses divers scénarios de théâtre ou de cinéma. C'est l'œuvre entière (écrits, dessins, lettres, scénarios...) qui nourrit et peut nourrir les arts vivants d'aujourd'hui et de demain. La question reste de savoir, par exemple, ce qu'il aurait fait des nouvelles technologies et de ces mondes
virtuels qui ont envahi la scène contemporaine, lui qui était si viscéralement attaché à la chair et qui se méfiait tant de ces doubles et de ces spectres qui peuplent le monde de la folie.
Jean-Marc Lachaud : Comment l'œuvre d'Antonin Artaud est-elle aujourd'hui reçue, en France et à l'étranger ? Finalement, en quel sens, selon vous, Antonin Artaud reste-t-il profondément actuel ?Florence de Mèredieu : L'œuvre d'Artaud est aujourd'hui internationalement reconnue. Des auteurs comme Jean-François Lyotard, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Derrida ont largement contribué à la reconnaissance de la dimension théorique de sa pensée. L'approche d'Artaud demeure cependant beaucoup trop tributaire des mythes qui n'ont cessé de se développer autour de sa personne. Il me paraissait intéressant de resituer sa pensée dans la mouvance de son époque. Je ne pense pas, maintenant, qu'Artaud soit
actuel, ni qu'il l'ait jamais été. Sa force et sa puissance tiennent précisément à son
inactualité. Fondamentale, et très nietzschéenne ! Il s'enracine, certes, dans un temps (qui est encore le nôtre) mais pour se situer très au-delà. Nul doute, de ce point de vue, que sa pensée ne soit encore (comme toutes les grandes œuvres) en avance sur notre époque.
Propos recueillis par Jean-Marc Lachaud
Florence de Mèredieu,
C'était Antonin Artaud, Paris, Editions Fayard, 2006, 1104 pages, 35 euros.
(1) - Florence de Mèredieu est notamment l'auteur de nombreux livres sur l'art, parmi lesquels : Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne
(Editions Bordas, 1994 ; nouvelle édition augmentée : Editions Larousse, 2004), Kant et Picasso, le « bordel philosophique »
(Editions Jacqueline Chambon, 2000) et Arts et nouvelles technologies
(Editions Larousse, 2005), et d'ouvrages de fiction.
(2) - Antonin Artaud, Portraits et gris-gris
(1984), Antonin Artaud, Voyages
(1992), Antonin Artaud, les couilles de l'Ange
(1992), Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud
(1996) ; ces ouvrages ont été publiés par les Éditions Blusson.
(3) - Simultanément à la sortie
de la biographie consacrée à Antonin Artaud, Florence de Mèredieu publie, aux Editions Blusson, un ouvrage à couverture bi-face : La Chine d'Antonin Artaud / Le Japon d'Antonin Artaud
(112 pages, 25 euros). Très richement illustré, ce beau livre évoque la fascination éprouvée par Antonin Artaud pour l'Orient et pour les cultures asiatiques (les danses cambodgiennes, le théâtre Balinais, le théâtre chinois, les idéogrammes et le haïku japonais...) et insiste sur les traces visibles ou souterraines que ces découvertes imposèrent à son œuvre.
Date de publication : 05/10/2006
Mots-clés : théâtre, livre, biographie, surréaliste
Inséré le : 04/10/2006 00:00
Thèmes : écrits, littérature, écriture, théâtre,