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Brecht, parole chorale
Sainte-Jeanne des Abattoirs, au Centre Dramatique de Montreuil
Chapeau : « Un théâtre populaire est-il encore d'actualité ? ». Débat le 19 octobre au Centre Dramatique de Montreuil, où Catherine Marnas reprend, jusqu'au 27 octobre, une pièce de Brecht, qui impressionne par sa capacité à désigner une réalité sociale, en dehors des simplifications bien-pensantes.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Bertolt BRECHT Metteur en scène
Catherine MARNAS Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur
Texte : Nous sommes en 1929, et Bertolt Brecht n'est plus un jeune homme. Sa hargne face au monde qu'il n'aime pas prend maintenant d'autres tours. Avec le théâtre, il cherche un « laboratoire » pour comprendre, et faire comprendre ce monde qu'il ne comprend pas — pour le changer. Il ne pouvait dès lors que rencontrer Marx : comprendre/changer. Une équation utile qu'il va faire passer sur la scène, au prix de violentes mises à l'épreuve.
1929, c'est la récession économique, un dispositif qui tourne fou. Comment comprendre ces mécanismes qui semblent décidément déraisonnables, sans en passer par le théâtre ? C'est bien ce que Brecht va faire en écrivant Sainte-Jeanne des Abattoirs.
Mauler, grand patron de l'industrie de la viande, spécule pour écraser ses adversaires, entraînant des milliers d'ouvriers dans la misère. Scandalisée par cette situation, Jeanne Dark est membre des « chapeaux noirs », association caritative dont elle pense qu'elle peut soulager les souffrances humaines.
Le canevas de la pièce pourrait faire croire à un schéma bien tranché, alors qu'elle va tout au contraire se déliter et se démembrer, contre toute attente idéologique. Car rien ni personne ne reste dans le rôle qu'on lui attribue. Mauler veut déstabiliser Jeanne en lui montrant, dans les bas-fonds, à quel point les ouvriers sont mauvais — et qu'il n'y a rien à faire pour eux. Mais lui-même n'en sort pas indemne. Quant à Jeanne, elle comprend qu'en consolant les ouvriers, elle désamorce leur colère. Elle chasse les marchand du temple, et perd son emploi... Elle ne peut se résoudre à la violence de la grève générale, qui du coup va capoter. Elle agonise dans une ville en ruine, entièrement livrée aux démons de Mauler. Quant aux « chapeaux noirs », qui s'avèrent décidément les meilleurs complices du capitalisme, ils ne peuvent que la canoniser !
Derrière la cruauté de cette fable, Brecht laisse la liberté d'en faire un chant chargé d'espoirs. A commencer par celui de comprendre comment se trame cette guerre civile et souterraine du capitalisme. C'est bien par le chant choral et l'énergie du Music-hall que Catherine Marnas donne forme à la parabole brechtienne. Sur la scène, une armature métallique qui donne la sensation que tous, acteurs, et nous spectateurs, sommes pris dans le gigantesque frigo des victimes d'une machine à broyer les viandes, humaines et animales. Une manière ludique et efficace de faire passer ce qui dans le texte pourrait sembler indigeste. Le tout porté par une troupe d'acteurs « qui ne se la racontent pas » — une manière juste de tenir la bonne distance...
Et puis il y a ces belles présences d'un chœur d' « amateurs », si justement déployés sur le plateau, à même l'action dramatique. Une telle présence vraiment collective est malheureusement trop rare sur nos scènes (sans parler des revendications pathétiques d'acteurs qui se plaignent d'y voir la cause de tous leurs maux artistico-sociaux, au point de vouloir interrompre le spectacle de Sainte-Jeanne... — presque une parabole brechtienne, s'il n'y avait la cruauté à faire voir la misère sans en pouvoir y apporter le remède immédiat. Mais c'est au fond là que Brecht nous amène avec Sainte-Jeanne).
Car le chœur (qu'on a souvent rabattu sur son rôle fonctionnel de producteur des « songs ») est précisément ce qui donne tout son sens à la fable brechtienne : derrière le cruel jeu des rôles, partout, en chaque être, grâce à lui et aux autres, qu'il soit muet, ou parlant, avec toujours la promesse d'une parole jamais entendue, circule la belle humanité, en toutes ses insondables diversités.
Bruno Tackels
Sainte-Jeanne des Abattoirs, de Bertolt Brecht, mise en scène de Catherine Marnas, au Centre dramatique de Montreuil, jusqu'au 27 octobre 2006 à 20 h 30 les lundi, vendredi et samedi ; à 19 h 30 les mardis et jeudis ; mercredi 25 octobre à 20 h 30, dimanche 15 à 17 h : relâche les 8, 11,18 et 22 octobre. Tél : 01 48 70 48 90
www.cdnm-theatre-montreuil.comDeux rencontres autour du spectacle à l'issue de la représentation :
Jeudi 12 octobre : Le libéralisme, un système « naturel » ?
Jeudi 19 octobre : « Un théâtre populaire » est-il encore d'actualité ? Cette rencontre-débat, co-organisée par Mouvement, réunit les metteurs en scène Irène Bonnaud, Christian Esnay, Catherine Marnas et Richard Mitou, Chantal Meyer-Plantureux, auteur de
Théâtre populaire, enjeux politiques : De Jaurès à Malraux (éditions Complexe, 2006), en présence de Jean-Marc Adolphe et de Bruno Tackels.
Date de publication : 05/10/2006
Mots-clés : théâtre, Théâtre populaire, rencontre, dramaturgie
Inséré le : 04/10/2006 00:00
Thèmes : théâtre,