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Tunis débordée

Khaddem Hazem, de Aïcha M'Barek et Hafiz Daou

Chapeau : En création à la Biennale de danse de Lyon, les deux chorégraphes tunisiens partagent leur ville en quatuor, pour mieux la prendre au corps.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Hafiz DAOU chorégraphe
Aïcha M'BAREK chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur

Texte : Un romantisme tenace conduit à croire que l'apparence d'une pièce traduirait directement les intentions de son auteur, et le talent de ses interprètes. C'est ignorer qu'elle est autant, voire avant tout, la résultante du processus effectivement vécu par ses protagonistes aux prises avec un contexte. Cette force est très palpable dans Khaddem Hazem, d'Aïcha M'Barek et Hafiz Daou.
Tous deux sont tunisiens. Mais c'est en France que leur vie professionnelle se développe principalement. Au moment de monter leur premier vrai projet de groupe, ils se sont mis en tête que leur démarche ne trouverait son sens qu'en repassant par la case Tunis. C'est là-bas qu'ils se sont découverts à la danse contemporaine. Mais là-bas la seule notion d'artiste de la danse demeure intégralement à imposer, exigeant un combat ; et la capacité à produire un spectacle selon des normes professionnelles appelle une démonstration de tous les instants. Ils ont alors forgé le dispositif productif de ce déplacement nécessaire.
Leurs deux autres interprètes, Rolando Rocha et Johanna Mndonnet ne sont pas tunisiens. Le transport de ces quatre corps outre-Méditerranée, transformés en bouillie spongieuse dans la torpeur caniculaire de l'été dernier, imprègne tout Khaddem Hazem, qui dérive, avec une majesté humble, loin au-delà des clichés (si ce n'est l'usage envahissant de la captation sonore des lieux). Cette pièce ne brille pas du chromatisme des médinas. Elle tangue, elle se soulève en spasmes, se retient, se renverse, dans un saisissement ému de l'artiste en précaire social.
En Tunisie, on appelle Khaddem Hazem– non sans une forte nuance péjorative – les travailleurs d'occasion qui s'emploient au coup par coup pour survivre. Or, dans un autre registre lexical, Hazem désigne le bassin (au sens anatomique). Les deux chorégraphes opèrent ce rapprochement, filent une idée de travailleurs du bassin. Et ils se souviennent du seul modèle socialement repéré de danseur : celui des arrière-salles nocturnes des cafés, plus déconsidéré encore que le tâcheron journalier.
Dès lors, leur pièce libère un maximum d'espace, que ne peuplent qu'un cageot à bouteilles, une paire de briques, et, tout au contraire, une quantité invraisemblable de vêtements, dont les qualités visuelles, tactiles, autant que symboliques, accrochent la vie au plateau. Souvent en contre-jour, et ne dédaignant pas la pénombre, l'éclairage saisit les scènes en doute arrière.
Sagement composée par tableaux, la construction de l'ensemble peine parfois un peu à se déployer. En revanche, les présences brûlent de la sincérité incorporée d'une expérience humaine et sensitive intense, partagée en intelligence sensible. Les mouvements se suspendent, et jamais rien n'y relève de la plate évidence. Happés autour d'inquiétantes mouvances de vide, il n'est pas une position debout, pas un passage au sol, pas une conjugaison en unisson, qui le concède à un souci de stabilité. Tout au contraire, il y a là les mouvements de la contrarité et du doute, des errances actuelles, incertitudes maximales, en quoi Aicha M'Barek et Hafiz Daou prennent au corps un froissement du monde, débordant largement toute spécificité tunisienne.

Gérard MAYEN
Khaddem Hazem a été créée les 22, 23, 24 septembre 2006 au CCN de Rilleux-la-Pape, dans le cadre de la Biennale de danse de Lyon.



Date de publication : 05/10/2006


Mots-clés : performance, corps, danse, biennale
Inséré le : 04/10/2006 00:00
Thèmes : Corps, danse, performance,