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Nouveau souffle pour le festival Art Grandeur Nature

Jusqu'au 19 novembre en Seine-Saint-Denis

Chapeau : Habituellement accueilli au Parc départemental de la Courneuve, la biennale d'art contemporain décentralise aujourd'hui sa programmation en proposant un parcours de qualité en trois étapes : la Brasserie Bouchoule à Montreuil, la cité du Blanc Mesnil et les Laboratoires d'Aubervilliers.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Mathilde VILLENEUVE rédacteur

Texte : La commissaire d'exposition Emilie Renard, invitée à intervenir dans la Brasserie Bouchoule, implante dans ce grand hall construit pendant la vague d'industrialisation du début du XXe siècle trois installations entretenant toutes un rapport évident à la productivité. Ainsi Tatiana Trouvé propose une série de sculptures a priori hésitantes entre machines SM ou sportives. Il s'agit en fait de trois nouveaux « Polders » venant enrichir la longue liste des modules qui constituent son bureau d'activité implicite (B.A.I), un laboratoire imaginé par l'artiste, en perpétuelle activité. Ils s'apparentent à des complexes miniatures, dont l'architecture en devenir se déploie sur un espace qui ne semble pas leur avoir été destiné. Comme issus d'une vision économe ne reproduisant que les structures essentielles d'une machine industrielle, les Polders suggèrent une chaîne de production très organisée, mais dans laquelle chaque machine produit ses propres outils et fonctionne en circuit fermé. Et bien qu'ils évoquent un potentiel usage – des poignées, des seaux, une table en verre –, celui-ci reste à jamais défaillant, à l'image même du corps constamment absent et non défini des sculptures de l'artiste. Mais c'est aussi ici, comme le rappelle avec justesse la commissaire, la métaphore de l'atelier de l'artiste-artisan.
Juxtaposées à ces drôles d'instruments organiques et fragiles, les pièces de Daniel Dewar et Grégory Gicquel penchent pour une esthétique plus pop et plus virile. Si l'industrie et l'art sont naturellement mis en relation dans le travail de ce duo d'artistes qui privilégient depuis toujours le « hand-made » à toute autre forme de fabrication, ils orientent aujourd'hui leurs travaux vers des compositions plus narratives qui convoquent des codes stylistiques hétéroclites. Ici, leur installation se compose de trois éléments qui, en dépit de leur apparente hétérogénéité, finissent par raconter une histoire, aussi loufoque soit-elle. D'un côté, des coquillages de granit affichant la trace de celui qui les a taillés, de l'autre, un sac banane hypertrophié, puis une Austin Mini prise dans une cage de fer forgé et dont la carrosserie opacifiée lui dénie toute fonctionnalité. Soit des objets facilement identifiables mis en tension les uns avec les autres, résultant à la fois (et c'est sûrement ce qui les gratifie d'une grande élégance) d'une production industrielle et d'une fabrication manuelle laborieuse.
Gyan Panchal, quant à lui, revient au tout début de la chaîne de production en établissant plus directement un rapport entre le standard industriel et le standard artistique. Ses trois sculptures, composées à partir de matériaux synthétique tels que le plexiglas, le polyamide ou le polystyrène, et reproduisant des formes génériques (cylindre, rectangle, triangle), amorcent au final ce qui pourrait être l'alphabet d'un mini parc industriel – mais alors, revu et corrigé par l'artiste. En vaporisant du pétrole sur un bloc de polystyrène, celui-ci fait ainsi transpirer l'objet de son matériau brut d'origine, le rappelant, comme Panchal le dit lui-même, à ses « origines archaïques » selon une anthropologie du cylindre accélérée.
En parallèle à cette exposition, toujours en la Brasserie Bouchoule, les Instants Chavirés propose la troisième édition de leurs « Lieux Communs ». On retrouvera, entre autres, des installations au sol : Sébastien Vonier juxtapose au lino d'origine un nuancier de couleurs fait à partir de nouvelles découpes de lino, tandis que Lucie Chaumont disperse une ribambelle de boîtes d'emballage moulées dans le plâtre.

La Cité Pierre Sémard du Blanc-Mesnil participe également à la biennale Art Grandeur Nature. Cette zone sensible, fortement touchée par les émeutes de l'automne dernier, a privilégié une investigation de l'espace public. On retiendra en particulier le choix d'une infiltration douce de Daniel Firman, avec son pin sylvestre planté en plein cœur de la cité. Malgré l'aspect artificiel de cette sculpture silencieuse tournoyant doucement sur elle-même comme une boîte à musique, l'arbre s'avère bien vivant et définitivement enraciné.

Enfin, les Laboratoires d'Aubervilliers ont produit un projet de l'artiste espagnole Dora Garcia, en résidence aux Laboratoires en 2006. Concentrant son attention sur la Cité République d'Aubervilliers (plus connue sous le nom de Cité Lénine, qui donnera d'ailleurs son nom au projet), elle décide d'y envoyer un « agent », à la fois observateur et chroniqueur, pendant deux semaines et demie. Une manière pour l'artiste, d'une part, de déléguer la parole à une personne qu'elle estime plus apte qu'elle à s'introduire dans la cité, et d'autre part, de garder une position distancée de metteur en scène et de spectatrice à la fois. Le livre gratuit qui recueille aujourd'hui les témoignages a généré de nombreuses complications au cours de sa réalisation. Source de conflits au sein de la cité, il a dû être soumis et validé par chacun des interlocuteurs, obligeant la censure de certains propos et la promesse d'anonymat pour tous. Il ne représente évidemment qu'un miroir fragmenté tendu à la cité et ne vise en aucun cas l'exhaustivité, car ne s'agit moins d'une enquête que d'une infiltration dans un territoire inconnu pour tenter d'en déceler les règles de fonctionnement. Certes la banlieue, avec son lot de chômage, de conditions de vie vétustes, de conflits de générations, de nostalgie du passé des anciens, de désespoir des plus jeunes, constitue aujourd'hui un lieu emblématique et universel. Pourtant, à la lecture de l'ouvrage, la cité s'expose dans sa singularité, son histoire s'avérant toute aussi variée que la parole de ses d'habitants, elles-mêmes passés par le filtre du narrateur.
Dora Garcia présente également aux Laboratoires Chambres, Conversations – un film composé à partir de recherches menées sur la police secrète allemande, pour, sur fond de documentaire toucher à des sentiments plus universels de peur, d'abandon, de soumission, ou d'autorité.

On peut retrouver le catalogue virtuel de la biennale sur le site de l'association Synesthésie, qui présente également sur le net le travail de deux jeunes artistes, Simon Boudvin et Jessica Label.

Mathilde Villeneuve

Art Grandeur Nature, biennale d'art contemporain, jusqu'au 19 novembre en Seine Saint Denis. www.art-grandeur-nature.com
www.forumculturel.asso.fr
www.maisonpop.fr


Date de publication : 05/10/2006


Mots-clés : biennale, art plastique, arts visuels
Inséré le : 05/10/2006 00:00
Thèmes : arts plastiques, arts visuels, art contemporain,