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Cirque multiple

Jérôme Thomas et Christophe Huysman au festival Circa

Chapeau : A Auch, du 27 octobre au 4 novembre, le festival Circa offre le meilleur condensé d'une création circassienne résolument multi-disciplinaire.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Christophe HUYSMAN Metteur en scène
Jérôme Thomas Metteur en scène

du 27/10/2006 00:00 au 04/11/2006 00:00
Salle : Centre Cuzin
rue Guynemer
05 62 61 65 00
Auch 32000 France

Auch 32000 France



Texte : Le festival Circa offre le meilleur condensé d'une création circassienne résolument multi-disciplinaire. Le jonglage chorégraphique de Jérôme Thomas (Rain/Bow), le funambulisme poétique des Colporteurs (Un fil sous la neige), les acrobaties corporelles et verbales de Christophe Huysman (Human – articulations), le fildeférisme singulier de Sébastien Le Guen, sont à l'affiche d'une manifestation qui offre aussi un tremplin aux écoles de cirque, avec Toto lacaille, « cabaret nomade » des étudiants de Châlons-en-Champagne, et Alfawin, créé par Gilles Baron pour l'Ecole de cirque de Tunisie.

Circa, festival de cirque actuel, du 27 octobre au 4 novembre, à Auch,. Tél. 05 62 61 65 00
www.circuits-circa.com


Dans de précédents numéros, Mouvement a notamment consacré des articles à Jérôme Thomas lors de la création de Rain/Bow, et à Christophe Huysman, pour la création de Human – articulations. Extraits ci-dessous.

Jérôme Thomas. De l'air au sol
La convention, les codes, la tradition... Jérôme Thomas semble sans cesse les convoquer et les subvertir dans un syncrétisme aussi singulier qu'audacieux. S'il a découvert la jongle à quatorze ans sous le chapiteau de la Compagnie foraine, l'a apprise à l'école nationale du cirque Annie Fratellini et perfectionnée dans les cabarets, c'est en s'échappant du cercle circassien pour aller fricoter avec le jazz contemporain et la musique répétitive de Steve Reich qu'il a inventé la syntaxe de son art où l'improvisation vient culbuter les routines et la grammaire classique. A l'exubérante surenchère des figures, il oppose l'ascétisme d'un style minimaliste qui étreint l'onirique et le dérisoire, les références au Bauhaus, à l'art cinétique et au burlesque. A l'idéologie implacable de la performance, il répond par l'acceptation du « raté » et les turbulences de l'aléa qu'il intègre comme autant d'échappées dans le sage ordonnancement des causalités. Ce théâtre jonglé emprunte à l'écriture abstraite de l'Américain Michael Moschen, à la fluidité et la rigueur de l'Allemand Francis Brunn, un de ses vénérés maîtres, à la méthode « carré russe », mais aussi à la danse contemporaine, aux techniques des marionnettistes ou encore à la prestidigitation. « On n'innove qu'à partir de la tradition », aime à dire celui qui a introduit des innovations formelles majeures, telles que l'utilisation du second rebond, qui confère à la balle l'autonomie d'un personnage, l'enchaînement de séries au sol et en l'air, qui relie le ciel et la terre, et surtout le « jonglage cubique », qui unit la manipulation d'objets et la gestuelle corporelle, le cycle et la métrique.
Avec Cirque Lili, on croyait Jérôme Thomas revenu vers un « cirque contemporain à l'ancienne ». Le voilà qui bifurque à nouveau avec Rainbow, et, pour cela, interroge l'essence de son art, scrute la notion de métissage, tant invoquée de nos jours, mais en l'envisageant d'une manière éthique, sans cette « innocence » qui gomme souvent les identités : « Il faut d'abord que je connaisse les couleurs, avant de les mélanger », dit-il. Retour aux fondamentaux de la pratique donc, décortiquée en ses couleurs primaires : le jonglé et le non-jonglé, qui se combinent dans l'espace du corps, selon l'approche du « jonglage cubique ». Analysant minutieusement la vidéo du filage, outil de travail essentiel, Jérôme Thomas commente : « Le jonglage est passé de l'invention du numéro, dans les années 1930 avec Enrico Rastelli, à la notion d'œuvre dans les années 1990. Je parcours ici le chemin inverse, en revenant à la “vignette”, simple application du mouvement, qui se décompose en deux grandes familles, le “jonglé” et le “non-jonglé”. En fait, la pièce ne débute véritablement qu'au bout de dix-sept minutes. Je pose d'abord ces deux types d'images vivantes. Après, seulement, je peux procéder à la composition pour créer un ballet, déploiement du mouvement et du jonglage en un trait continu. »
La répétition reprend, pour la seconde partie du diptyque : Bow... l'arc-en-ciel après la pluie, la fantaisie après l'austérité. Une fresque bariolée, lumineuse, enlevée, où le langage vient servir l'interprète. « On fait la marmite ! », clame Jérôme Thomas. Les quelque dix jongleurs s'emparent du plateau et improvisent gags et saynètes en maniant d'encombrants « kapla » géants. Tout à la fois clowns, mimes et danseurs, ils batifolent avec les objets et tentent les situations les plus cocasses. Le maître observe cette troupe qu'il a constituée au fil de stages, et qui travaille maintenant depuis presque deux ans sur ce projet. « Bow réalise le mélange des genres, une sorte de patchwork de la jongle qui juxtaposerait les tableaux à la manière d'un collage surréaliste. Je fais un spectacle, alors qu'avec Rain, j'essaie de créer une œuvre d'art. » La différence ? « Avec Rain, j'avance dans l'inconnu, je cherche à inventer une écriture, une forme. Avec Bow, je traduis la façon dont le monde me touche, me bouleverse, dans une forme qui s'appuie sur des savoir-faire, comme un apprenti sorcier. »

Gwénola David
(texte intégral publié dans Mouvement n° 38, janvier / mars 2006)


Christophe Huysman : Tir de mots, chute de corps
Chez la plupart des auteurs français, la réalité d'aujourd'hui - pour peu qu'elle les préoccupe - s'engouffre par le crâne. Chez Christophe Huysman, elle parasite le corps, ne lui laisse pas de répit. Tout son travail s'apparente à une tentative de résister à la débâcle que ses émotions privées, ou que la société, répercutent dans ses os : sur le papier, et sur le plateau, il crisse la stridence des chairs et des nerfs blessés.
La palette de son entêtement à faire front est noire, joyeuse, burlesque. Les genres en sont variables - performance, pièce de cirque, théâtre,... On se souvient de Cet Homme s'appelle HYC, immixtion dans l'intimité d'un corps viscéral, progressivement annihilé, redoublé de polaroïds scarifiés qui scandaient sa détérioration en images : Huysman entrelace les disciplines en un soubresaut de vie qui, avec gravité et légèreté, torée la mort.
A voir Human (articulations), on comprend dès lors que la rencontre entre ce créateur, porté par un esprit de troupe, et le cirque était inévitable. Sa production circassienne initiale, Espèces, réalisation acrobatique et chorale basée sur un tempo binaire, tressautait au rythme des battements du cœur : à l'aide de trampolines, de chaînes et d'un mât chinois, cinq hommes « verticalisaient », au fil de sketches burlesques, l'univers des boîtes de nuit, les « je t'aime, moi non plus » et les « je te fais mal » des bas-fonds. (...)
Quand les saltimbanques déboussolés de Human (articulations) grimpent au mât chinois, c'est pour constater qu'en bas, autour d'eux, règne le vide. Et chuter aussitôt, tête en avant, vers le sol instable qui les attend. Quand l'homme et la femme - un porteur et une voltigeuse suspendus à 7 mètres de hauteur - vivent une rupture (le chômage a phagocyté leur relation !) et nomment les parties du corps qui les retiennent ensemble encore - « aisselle, main, pied,... » -, le spectateur sait qu'ils pourraient à tout moment rater leur prise et se laisser réellement tomber.
Ce risque constitutif du cirque, le fait aussi que les courts-circuits qui électrocutent le corps y sont actés d'emblée, sont d'une pertinence totale avec le propos tenu par Huysman dans Human : entre trois mâts chinois, un cadre fixe, deux aiguilles et une échelle, six individus en vrac tournent en rond dans un monde qui ne tourne pas rond. Ils marchent, s'arrêtent, grimpent, glissent. Ils errent en perdition. Derrière eux, sur un écran vidéo, s'inscrivent de manière aléatoire et mobile des bribes de texte, à l'image de l'écriture en slashs que manie maintenant l'auteur : une écriture rapide, concassée - le constat haché, et cependant plein de vivacité, de la désagrégation politique ambiante. Cette écriture-là, les corps l'articulent en mouvements. Et inversement : c'est la chorégraphie de l'acrobatie qui est ici inscrite dans le texte. Voilà pourquoi, avec Human (articulations), Christophe Huysman transcende le simple croisement du théâtre et du cirque. Il crée véritablement une forme : il invente un genre où le déséquilibre, la mise en danger et la lutte contre l'effondrement que rythment les mots sont sculptés par les corps dans l'espace en volumes mouvants.

Sabrina Weldman
(texte intégral publié dans Mouvement n° 40, juillet-septembre 2006)


Date de publication : 18/10/2006


Mots-clés : cirque, festival
Inséré le : 17/10/2006 00:00
Thèmes : théâtre, cirque, festival,