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Iphigénie, cette quasi inconnue

Deux créations de Christian Esnay

Chapeau : Avec une troupe d'acteurs fidèles qu'il a formé au fil des ans, Christian Esnay revient à Gennevilliers jusqu'au 28 octobre pour présenter deux pièces finalement peu jouées, l'une d'Euripide, l'autre de Racine, qui éclairent de manière contrastée la figure pour le moins énigmatique d'Iphigénie.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Christian ESNAY Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur
EURIPIDE dramaturge
Jean RACINE dramaturge

du 04/10/2006 00:00 au 28/10/2006 00:00
Salle : Théâtre2Gennevilliers
01 41 32 26 26
Gennevilliers 92230 France (Ile-de-France)

Gennevilliers 92230 France (Ile-de-France)



Texte : Paradoxalement Iphigénie à Aulis n'est pas une pièce souvent jouée. Quand on y regarde de près, les tragédies d'Euripide en général le sont beaucoup moins que celles de ses prédécesseurs, Eschyle et Sophocle. Quant à l' « Iphigénie » de Racine, elle n'a pas la force d'irradiation qui pousse les metteurs en scène à monter donner vie aux figures de Phèdre, Electre, Andromaque ou Bérénice.

Difficile d'expliquer pourquoi. Simple hypothèse, en passant : le cœur dramaturgique de la pièce (celle d'Euripide comme celle de Racine) est faible, voire bancal : démontrer l'inéluctable d'Iphigénie, faire « passer » le sacrifice de la fille d'Agamemnon comme une évidente nécessité pour satisfaire les dieux et susciter les vents qui emmèneront les Grecs devant Troie récupérer Hélène « la captive ». Avec du coup l'invraisemblable dénouement d'Euripide, qui, pas plus que Racine n'arrive pas à la faire mourir, et préfère lui donner une sorte de sur-vie théâtrale dans une seconde pièce, Iphigénie en Tauride (que la troupe de Christian Esnay va présenter une seule fois — le jeudi 26 octobre, après la représentation d'Iphigénie à Aulis —, sans l'avoir répété, dans une sorte d'improvisation collective à vue, devant le public — des défis que Christian Esnay affectionne, comme celui du changement de rôles chaque soir, comme il l'avait proposé pour sa précédente création !).

Dans leur mise en scène d'Iphigénie à Aulis, Christian Esnay et ses acteurs semblent prendre à la lettre ce caractère bien peu crédible d'un enchaînement dramaturgique qui ne peut être joué qu'en le déjouant — avec toute la panoplie des ruses et ressorts du théâtre. Ce qu'il font avec bonheur et un évident plaisir de jouer. Jouer avec les codes de la tragédie, les retourner comme un gant, jouer avec la figure unique des héros (en les doublant, ou en les triplant, comme ce sera le cas pour Iphigénie, justement, montrant bien par là qu'on ne peut y croire jusqu'au bout).

Et paradoxalement la pièce devient très limpide, presque fluide, immédiate et concrète, grâce à ce théâtre montré et assumé comme théâtre. Jamais caché, juste montré pour ce qu'il est — boite noire où tout ce fait à vue, reprenant simplement les différents éléments scéniques du dispositif de la tragédie ancienne, avec notamment la baraque, ses trois portes, et son toit pour l'apparition des dieux, et l'orchestra, simple surface de jeu ronde pour les protagonistes du drame, sans oublier le chœur, massif, forte présence mouvante, pleine de vie et de diversité (ici un groupe d'amateurs convié pour l'occasion par Christian Esnay dans la tradition grecque qui voulait que les citoyens se préparent à jouer dans les tragédies à l'occasion des Dionysies).

Progressivement, derrière l'appareillage des bateleurs, progressivement, la force des propos d'Euripide nous percute frontalement, comme s'il s'adressait à nous littéralement au présent. On ne peut pas ne pas penser à la quête politique actuelle, désorientée, désenchantée et malgré tout pleine d'attente, dans un monde où les hommes (mâles) montrent chaque jour davantage leur épuisement et leurs limites. Les joutes pour le pouvoir, les ruses et stratégies, les petites trahisons et les grandes forces humaines qui jaillissent là où on ne s'y attend pas, jusqu'à la simplicité ultime d'Iphigénie. Sa calme présence face à la mort s'énonce comme une énigme insondable, déroulant une parole puissamment politique, qui s'oppose à force de ne s'opposer à rien, au rien de cette vacuité des mâles qui s'entredévorent et s'autodétruisent à petit feu. Et en l'écoutant, cette femme, on se dit que la politique, décidément, ne leur est pas étrangère.


Bruno Tackels

Iphigénie à Aulis d'Euripide, et Iphigénie de Racine, mise en scène de Christian Esnay, au Centre Dramatique de Gennevilliers, jusqu'au 28 octobre, en alternance (avec des intégrales le samedi). Téléphone : 01 41 32 26 26)


Date de publication : 18/10/2006


Mots-clés : théâtre, création, mise en scène
Inséré le : 17/10/2006 00:00
Thèmes : théâtre,