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« Un Ave Maria de la banalité »

Entretien avec Romeo Castellucci

Chapeau : Le 25 octobre, au Festival VIE de Modène, Romeo Castellucci présentait une ébauche de Hey Girl !, après plus de trois années consacrées à la Tragedia Endogonidia. Entretien avec le metteur en scène italien, avant la création aux Ateliers Berthier, dans le cadre du Festival d'Automne.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Romeo CASTELLUCCI Metteur en scène
Jean-Louis PERRIER rédacteur

du 16/11/2006 00:00 au 25/11/2006 00:00
Salle : Odéon-Théâtre de l'Europe - Ateliers Berthier
8 boulevard Berthier - 75017 Paris
01 44 85 40 00
Paris France (Ile-de-France)

Paris France (Ile-de-France)



Texte : Comment avez-vous abordé Hey Girl! ?
« Quand j'ai commencé les répétitions, je n'avais rien, je ne savais rien. Grande différence avec la Tragedia Endogonidia, où tout était écrit. J'ai commencé à travailler sur le plateau, sans aucune idée. On a commencé à élaborer des actions avec une fille, puis une autre. Ça s'est développé comme des moisissures. J'ai répété tout l'été, accumulé cinq ou six heures de matériel, dont on n'en a utilisé qu'une petite partie.

Allez-vous ouvrir un nouveau cycle ?
« J'ai le projet de faire Hey Boy ! après Hey Girl! Un diptyque. Un petit cycle.

D'où vient ce titre, Hey Girl! ?
« Cette phrase est un salut.

Pour la première fois en anglais.
« Oui, parce qu'elle est banale, pop. Cette dimension banale est aussi une forme d'annonciation. "Hey Girl!" c'est un Ave Maria de la banalité. Un salut à quelqu'un dans la rue. Ça peut être absolument vulgaire, ça dépend comment c'est pensé. C'est direct. Ça s'adresse à quelqu'un qu'on ne connaît pas : ce n'est pas : "Hey Mary!" mais "Hey Girl!" C'est générique, un peu brutal. Au début, il y avait ce titre et rien de plus.

Est-ce possible de sortir de la Tragedia Endogonidia?
« Il est possible de sortir de la Tragedia Endogonidia, mais pas de la tragédie. Il y a là une dimension existentielle et artistique que je suis incapable de dépasser actuellement. Même si je faisais un spectacle de clowns, ce serait une tragédie. Elle est l'unique possible pour moi, l'unique forme à même de représenter la condition humaine, occidentale. Avec Hey Girl!, qui est né de la considération de la banalité de la vie de nos jours, la banalité devient un thème universel, une condition spirituelle. Les heures qui passent dans la journée : se lever le matin, se préparer, sortir de la maison, y retourner, les mécanismes de la banalité, ont le pouvoir d'une prière contemporaine.

Où est la dimension tragique ?
« Dans la solitude. La solitude que les personnages produisent tout autour d'eux. La solitude est devenue une technologie du moi. Une technologie qui permet le silence, et, à travers le silence, une espèce de conscience du moi.

Quelle est la fonction du silence ?
« Il permet d'interrompre la communication, il permet de révéler la condition de chacun, la condition humaine. On le voit avec Beckett, qui, en ce sens, est un auteur tragique. Il a capté le silence de son époque, il a réussi à le transformer en une économie, à faire un discours sur le silence. Beckett est un oxymore.

Dans Hey Girl! la femme représente l'homme, et plus fortement encore la condition humaine.
« C'est le portrait d'une journée d'une jeune femme, et, certainement, cette jeune femme représente l'homme. Ce n'est pas un personnage, mais une personne. En ce sens, sa représentation a une dimension universelle. Chaque projet théâtral a, en soi, cette mégalomanie de vouloir tout comprendre. Pour cela, il suffit de travailler sur une minuscule partie qui signifie le tout.

Ici, l'autre de la femme n'est pas l'homme, mais une autre femme, comment est-ce possible ?
« C'est possible parce qu'il y a la dimension du temps. Il y a cette espèce d'entrée-sortie de soi-même, comme si le corps était une chambre. Une dimension de multiplication de son propre corps. Le corps de cette femme entre et sort de son propre corps comme s'il était une chambre, une architecture. D'où cette amplification, avec cette grande tête sur ce petit corps. Quelque chose d'un corps sort d'un autre, de la peau d'un autre, c'est un parcours que ce corps effectue.

Ce n'est pas comme les matriochkas
« Ce n'est pas aussi simple. Le mouvement de la matriochka est un mouvement circulaire, du grand vers le petit mais aussi du petit vers le grand, d'avant en arrière et retour. Ici, il y a une traversée du corps, en substance, une non appartenance à son propre corps, il y a un embarras, une honte du corps, comme si le corps était vécu comme un costume. Et ce costume est celui d'une comédie, laquelle est, comme je l'ai dit, LA tragédie.

Quelle est la place des mots écrits par rapport aux corps
« Quand la tête de la jeune femme gonfle comme un pop corn, il y a un moment de panique, comme une hémorragie cérébrale, parce que toutes les choses du monde comparaissent, comme sur le tableau de l'école primaire. C'est comme si tous les mots allaient passer dans un shaker et se transformer en texte, celui de Roméo et Juliette. Dans ces phrases d'amour, il y a cette interrogation de Juliette : "Si une rose avait un autre nom, elle perdrait son parfum ?" C'est une critique du langage d'un pouvoir incroyable. Un doute, une mise en crise, qui va dénuder le nerf de notre rapport aux mots. Et l'extraordinaire est que la crise du langage soit exprimée dans une forme poétique sublime. Quand je parle de crise du langage, je veux dire qu'il y a crise quant à l'appartenance (ce qui lie, ce qui tient ensemble) au genre humain. Cette petite phrase est pour moi nucléaire. L'intéressant est de placer ici les dialogues d'amour alors qu'il n'y a pas d'autre, il n'y a pas de Roméo.

C'est un amour idéal ?
« L'amour, comme si elle se parlait à elle-même. Un discours circulaire.

Un rêve d'amour ?
« Non, ce n'est pas un rêve, mais un discours. Parce qu'il y a un manque. Il y a deux personnages, mais l'un est hypostase de l'autre. En réalité c'est le même personnage qui s'est divisé. Et le discours d'amour est, encore une fois, une marque de profonde solitude. Il n'y a pas de Roméo. »

Propos recueillis par Jean-Louis Perrier

>Hey Girl!, du 16 au 25 novembre à l'Odéon-Ateliers Berthier à Paris (Festival d'Automne) ; du 13 au 18 janvier 2007 au Teatro Stabile de Turin ; du 21 au 25 janvier au Théâtre national de Bordeaux ; du 18 au 21 avril au Singel à Anvers ; les 20 et 21 mai au Cankarjev à Ljubljana ; les 8 et 9 septembre au Productiehuis à Rotterdam ; et en octobre au Maillon, à Strasbourg, pour l'ouverture de la saison 2007-2008.





Date de publication : 16/11/2006


Mots-clés : Socìetas Raffaello Sanzio, spectacle, théâtre, tragédie, mise en scène
Inséré le : 14/11/2006 00:00
Thèmes : festival, spectacle vivant, théâtre,