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Le parti pris de l'étranger

Toni Morrison au Louvre

Chapeau : Avec « Etranger chez soi », jusqu'au 29 novembre, Toni Morrison invite au Louvre ceux qui ne le sont pas d'habitude, qu'outre-Atlantique on appelle les « minorités »... D'autre part, une double exposition, Corps étrangers, fait se confronter et se rencontrer art graphique et vidéo.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Toni MORRISON écrivain
Anne-Sophie VERGNE rédacteur

Texte : Est-ce un hasard si le Louvre a demandé, après Robert Badinter, à un écrivain aussi engagé que Toni Morrison de poser son regard sur les collections du « plus grand musée du monde » ? Dans sa conférence d'introduction à l'Auditorium, le 6 novembre dernier, le prix Nobel de littérature a insisté sur la dimension politique du thème qu'elle a retenu : « Il se peut que la caractéristique la plus spécifique de notre époque soit que, à nouveau, les murs et les armes soient aussi présents qu'au Moyen Age ». Population des ghettos, immigrés clandestins, réfugiés et sans-abri : elle a évoqué ces hommes et ces femmes qui demeurent étrangers éternellement à leur terre, à leur pays, à leur identité. Bien sûr, l'auteur de Beloved a tenu à ce que la culture afro-américaine soit présente pendant ces manifestations. Une rétrospective des films de Charles Burnett est prévue du 23-25 novembre. To Sleep with Anger, The Glass Shield ou Nat Turner sont des œuvres militantes, créées pour donner une mémoire, une conscience et un avenir à une communauté qui en a été (volontairement ?) privée. Le travail du cinéaste est emblématique de la manière dont les Noirs américains analysent leur condition sociale actuelle à partir d'une histoire refoulée, en l'occurrence celle de l'esclavage. Cette perception entre d'ailleurs de façon assez opportune en résonance avec l'intrusion dans le paysage socio-politique français des « indigènes de la République »...Toni Morrison a voulu aussi porter la question de la ségrégation sociale et culturelle au sein d'une institution prestigieuse qui symbolise certes la démocratisation de l'accès à l'art, mais aussi une certaine idée de l'art qui exclue toutes les autres. Et ce n'est pas un hasard si les slameurs de Canal 93 ont investi les hautes galeries du Louvre vendredi dernier pour scander leur poésie improvisée devant La Liberté guidant le peuple ou L'Enlèvement des Sabines. Toni Morrison leur rendra visite à son tour, à Bobigny le 25 novembre.

Mais en choisissant Le Radeau de la Méduse comme métaphore privilégiée d' « Etranger chez soi », Toni Morrison aborde d'autres territoires que la politique : « Sur une toile de fond mouvementée et pourtant sereine, les membres abandonnés d'un équipage flottent, dépourvus de rames, à la merci de la Nature et de leur nature, ils errent comme des nomades entre le désespoir et l'espoir, le souffle de la vie et de la mort ». Une double exposition vient éclairer cet autre moment des manifestations : l'étrangeté de ce chez-soi fondamental qui est le corps. Dans les salles Mollien, des dessins de Degas, Géricault, Charles Le Brun ou Delacroix donnent la réplique à quatre œuvres vidéo rares et passionnantes. Alors que son pays est sous dictature militaire, l'artiste brésilienne Sonia Andrade, dans un film de 1977, opère sur elle-même une défiguration à l'aide d'un fil de fer qu'elle enroule sur son visage. Portrait of Mr.O., réalisé par Chiaki Nagano, montre le danseur Kazuo Ohno improviser une suite d'actions dans la banlieue de Tokyo comme, par exemple, hurler comme un loup, le visage déformé par un collant, presque inhumain. Un devenir-autre qui joue avec la limite entre la vie et la mort : « Quand bien même je prendrai congé de ma chair et de mes os, je veux continuer à danser comme un fantôme ». La performance de Bruce Nauman, Bouncing in the Corner, explore d'autres limites du corps : « Je pensais à ces exercices comme à des questions de danse, sans être moi-même un danseur. J'étais intéressé par le type de tension qui se révèle quand on cherche l'équilibre sans y parvenir ». Et enfin, Film de Samuel Beckett (1961) offre une douloureuse et comique course poursuite entre la caméra et Buster Keaton cherchant à fuir l'insupportable « perception de soi ». Autre moment de l'exposition, autre lieu : dans la galerie de la Melpomène consacrée à la statuaire grecque, Peter Weltz a disposé obliquement trois grands écrans double face faisant songer à d'immenses anamorphoses. Le danseur et chorégraphe William Forsythe, les pieds et les mains enduits de mine de plomb, essaie d'exprimer par le mouvement, en se le remémorant, le dernier portrait, inachevé, de Francis Bacon : un visage (celui du peintre ? de son amant George Dyer ?) pris dans des tracés circulaires d'un dynamisme qui appelle naturellement la danse. Pris sous trois angles différents par les caméras de Weltz, Forsythe semble chercher à atteindre cette « sténographie de la sensation » chère à Bacon. Retranslation/Final Unfinished Portrait (Francis Bacon) présente les traces de ce passage dans le temps qu'est l'acte artistique : le moment de la danse, le moment du dessin. Et ce qu'il en reste, devenu étranger à soi-même.

Anne-Sophie Vergne

Toutes les manifestations ont lieu à l'Auditorium du Louvre :

Vendredi 17 novembre à 18h30
Lecture par Toni Morrison

Lecture par Toni Morrison d'extraits inédits de son prochain roman à
paraître, Mercy, en duo avec François Marthouret pour la version
française.

Samedi 18 novembre de 14h à 20h
Rencontre/débat : En mon pays suis en terre lointaine

Cinq écrivains : Michael Ondaatje, Assia Djebar, Boris Diop, Edwige
Danticat, Fatou Diome sont invités à lire un texte original ou des pages
choisies dans leurs livres sur le thème « Etranger chez soi ».
18h30 : Table ronde avec Toni Morrison et les cinq écrivains.

Vendredi 24 novembre à 20h30 (après la projection).
Rencontre entre Toni Morrison et Charles Burnett

Pour plus d'information :
www.louvre.fr



Date de publication : 16/11/2006


Mots-clés : minorités, littérature, ecrivain, conférence
Inséré le : 15/11/2006 00:00
Thèmes : Conférence, littérature,