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Etranglement du sens

« Oxygène », au Théâtre de la Cité Internationale

Chapeau : Avec Oxygène, le russe Ivan Viripaev empale, en un flux de mots, un XXIe siècle asphyxié. Le bulgare Galin Stoev met en scène cette vertigineuse partition musicale, interprétée par trois acteurs et un DJ. Au Théâtre de la Cité Internationale, à Paris, du 20 novembre au 19 décembre.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2006

du 20/11/2006 00:00 au 19/12/2006 00:00
Salle : Théâtre de la Cité internationale (14e)
17 bd Jourdan
01 43 13 50 50
RER B Cité Universitaire
Paris 75014 France (Ile-de-France)

Paris France (Ile-de-France)



Texte : « Tu ne tueras point ; celui qui tuera sera jugé », décrète la Bible. Dans Oxygène d'Ivan Viripaev, on tue et on ne juge pas. On ne sait plus à quel saint se vouer : loin de toute morale, le Bien et le Mal font jeu égal. Au fil de ce texte structuré en dix compositions musicales – constituées de couplets, d'un refrain et d'un finale –, l'auteur détourne les dix commandements pour livrer un scanner affolé de l'actuelle confusion mondiale et mentale : avec colère, ironie et poésie, il empale un XXIe siècle asphyxié. La passion qu'éprouve un jeune provincial envers une fille branchée de la capitale n'est ici qu'un prétexte pour passer au crible les lois censées régir notre société.
En un dense flux de mots, Ivan Viripaev, né en 1974, citoyen d'une Russie présidée par Poutine – il vit à Moscou –, alpague ce qu'on nomme la « démocratie » : le fossé éhonté entre les riches et les pauvres, la pub, la télé... De sa Kalashnikov verbale, il tire à balles serrées sur la situation internationale où la flambée du terrorisme, du religieux, le 11 Septembre, le conflit israélo-palestinien... présagent ce qui se prépare en guise d'avenir radieux.
Ses phrases, qui se permettent par à-coups un commentaire sur l'acte théâtral en jeu, ses phrases qui râpent, ruent, se désespèrent et rient de l'absurdité du monde, spasment rythmiquement non seulement en électrochocs politiques mais aussi en spirales métaphysiques. Car si elles étrillent les égoïsmes personnels, si elles interrogent l'amour, le sexe, la conscience, etc., elles fouillent la question centrale, celle-là même qui est au cœur de la pièce : le sens, son besoin, son manque. « Le sens réside dans la possibilité de respirer, même après la mort, de l'oxygène... », dit l'homme. « Chercher du sens dans le sens, c'est tout simplement manquer d'éducation et de culture », dit la femme. Ivan Viripaev, dramaturge de l'Est, est le porte-parole d'une génération qui se débat entre un Dieu qui est mort et un ultra-libéralisme mortifère.
Les protagonistes d'Oxygène dialoguent, se déchaînent en assertions et supputations qui se cognent, rebondissent, s'opposent. Le procédé imaginé par l'écrivain est saisissant : les contradictions pullulent, le paradoxe est roi. Sans cesse, le sens fait mine d'apparaître et fuit aussitôt en un incoercible et déstabilisant mouvement de glissement. Mais c'est la mise en scène qui confère à cette pièce toute sa puissance polémique et philosophique. Parce que Galin Stoev, né en Bulgarie en 1969 et établi en Belgique, a pris le parti d'instaurer une distance entre la gravité des sujets soulevés et leur traitement scénique. Devant un micro planté dans un espace dépouillé, deux acteurs s'adressent au public. Ils parlent, chantent, catapultent le texte sur les sonorités techno d'un DJ et sous le regard d'un meneur de jeu. Leur voix se fait sobre, mutine, sensuelle. Leur corps disjoncte malicieusement en gestes décalés ou hip-hoppe quelques pas de danse. Et leurs lèvres sourient quand le sang, quand le meurtre gagne du terrain.
Cet écart entre fond et forme, d'une absolue pertinence, tisse un espace pulsatile où louvoie la pensée du spectateur. De manière non pas rationnelle, mais sensorielle : à la logique cartésienne se substitue la musique. D'autant que la vitesse du débit des acteurs occulte certains mots. Le spectateur, qui cherche à comprendre ce qui échappe, comprend en même temps que ça échappe. Qu'est-ce qui fait suffoquer nos poumons ? La corrosive atmosphère d'un monde délétère ou la condition humaine ? Vertige !
La saison dernière, cette partition hallucinée a été primée à Liège, à l'issue du premier Festival Emulation impulsé par le Théâtre de la Place, centre dramatique qui continue à soutenir Galin Stoev. Ce dernier vient de créer Genèse N°2, nouvelle pièce d'Ivan Viripaev, plus complexe encore que la précédente. Une production ébouriffante d'intelligence, comme l'est le spectacle Oxygène : obus qui percute l'histoire contemporaine et ses abus, épileptique projectile secoué d'aspirations. Dans les trouées de cette mitraille d'énergie lévite le sens.

Sabrina Weldman

Oxygène, d'Ivan Viripaev, ms. Galin Stoev, à Paris, Théâtre de la Cité Internationale, du 20 novembre au 19 décembre. Tél. 01 43 13 50 50. www.theatredelacite.com



Date de publication : 16/11/2006


Mots-clés : théâtre, partition, musique, acteur, DJ
Inséré le : 15/11/2006 00:00
Thèmes : spectacle vivant, théâtre,