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Buenos Aires rencontre New York

Un festival au PS122

Chapeau : Quatre auteurs argentins, quatre metteurs en scène américains, quatre rencontres destinées à initier une collaboration entre de jeunes artistes venus de deux capitales culturelles de l'Amérique du Nord et du Sud. Du 4 au 19 novembre, leurs créations sont présentées au PS122 de New York.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Céline CURIOL rédacteur

du 04/11/2006 00:00 au 19/11/2006 00:00
Salle : Performance Space 122
150 First Avenue
212.477.5288
New York Etats Unis

New York Etats Unis



Texte : Il n'est pas fréquent que la scène new-yorkaise accueille des auteurs dramatiques étrangers et contemporains. Quelques institutions comme le Théâtre Jean Cocteau ou encore le Repertorio Español se sont données pour mission de porter à la scène des pièces européennes, mais elles sont attachées à un répertoire classique dont leur public est familier. Quant aux auteurs sud-américains, ils restent pour beaucoup parfaitement ignorés. Le festival Buenos Aires in Translation (BAIT) a donc été présenté comme une première par le centre artistique du East Village, PS122, qui depuis les années 1980 s'efforce de servir d'espace d'expérimentation dynamique pour le théâtre et la danse. Et pour cause, le travail des auteurs argentins choisis (Lola Arias, Federico León, Rafael Spregelburd et Daniel Veronese) n'avaient jamais été ni traduit, ni présenté aux Etats-Unis.

Deux ans ont été nécessaires à la réalisation du projet dont la responsable artistique, Shoshana Polanco, une argentine installée depuis sept ans à New York, a travaillé à la Brooklyn Academy of Music (BAM) en tant qu'assistante du directeur de production. Elle a choisi les textes, dit-elle, selon ses goûts personnels puis est partie en chasse à travers New York pour identifier des metteurs en scène dont la sensibilité corresponde à chacune des œuvres. Trois d'entre eux ont accepté de participer sans avoir pu lire les pièces qui n'avaient pas encore été traduites. « De leur côté, les auteurs argentins ont vu dans cette proposition un moyen de découvrir les méthodes de travail de leurs homologues américains » explique Soshana. Résultat : quatre productions de style très différent et de qualité inégale.

De prime abord, il n'est pas évident de déceler la teneur argentine des textes. Leur traductrice, Jean Graham-Jones, a brouillé les pistes par la qualité de son travail : la langue est américaine, le parler de cru local. Qui veut y déceler une image usée de la lointaine Argentine, quelques empreintes nationales évidentes se rend vite compte que les frontières ont été gommées : la modernité des travaux présentés est internationale tout comme le drame des relations humaines qu'ils explorent. Et c'est peut-être leur thème commun le plus évident qui constitue l'unique manifestation de la culture dont ils sont issus. Chacune des quatre pièces met en scène une famille : une veuve hystérique dont les deux enfants majeurs ne parviennent à prendre leur envol (Panic), un père entretenant une relation incestueuse avec l'une de ses deux filles (A kingdom, a country or a wasteland, in the snow), trois frères gonflés de rancœur mutuelle (Women dreamt horses) et un fils prisonnier du spectre de sa mère (Ex-Antwone).
Au sein de ces familles en dysfonctionnement s'expriment les sentiments les plus extrêmes. Incapables de trouver le moindre apaisement dans une intimité qui n'est plus qu'un joug terrible, leurs membres se provoquent et s'exaspèrent, parfois jusqu'au meurtre, jusqu'au suicide. Il faut se rappeler que la société argentine possède encore de fortes traditions familiales, héritage de la religion catholique. Derrière les tensions conjugales exacerbées, les ravages de la fraternité, c'est aussi la crise économique de 2001 qui se dessine en filigrane : le chômage et la pauvreté ont contraint les enfants à demeurer trop longtemps sous le même toit que leurs parents, à vivre une impossible cohabitation, à s'envier les uns les autres par manque d'opportunités. Et c'est cet attachement féroce, destructeur, inévitable qui est ici en jeu. Il est mis en valeur par la constance des décors, qu'il s'agisse de dénuement – une table, une chaise, un miroir, ou de confort étouffant – une chambre à coucher dans les moindres détails de son mobilier sous la lumière bleue d'un poste de télévision. Lola Arias, par exemple, isole ses personnages dans une contrée froide et enneigée, les condamnant à se nourrir de pommes de terre crues. Un échafaudage à trappes mis à profit avec dextérité par les comédiens qui s'y couchent, y grimpent, y rampent, tels des acrobates, des animaux souples dans leurs terriers, deviendra le lieu des délits provoqués par l'excès de promiscuité. Hommes conduits par leur sexualité débordante, femmes hystérique proches de la folie, adolescents en quête d'identité. De l'enfermement désespéré, physique ou psychologique, naît la violence qui, par delà la dureté des paroles, habite magnifiquement le corps des acteurs, leurs cris et leurs gesticulations.

Sous une lumière blafarde qui ne changera plus, un homme et une femme s'affrontent, sans mot, à coups de mains, se tirant, s'agrippant, se poursuivant sans relâche. La lutte n'est ni un amusement, ni une explosion de colère momentanée ; elle est mesquine et dérangeante. Lorsque les spectateurs ont fini de s'installer, quatre autres comédiens, deux hommes et deux femmes, entrent et s'éparpillent sur la scène. Silence. L'une des femmes soudain bascule en avant : elle vomit. Puis attrape une bouteille d'eau, boit, respire, relève la tête, brusquement, pliée en deux, vomit encore, sous les regards indéchiffrables des autres passifs et silencieux, qu'elle tente enfin d'atteindre de cette arme improvisée. La longue scène d'ouverture de la perle de ce festival, Women dreamt horses de Daniel Veronese, mis en scène par Jay Scheib, annonce le duel croisé de trois couples, le combat de trois frères réunis pour un dîner familial. Il n'est pas ici question de procéder à l'analyse de motivations psychologiques, mais de montrer, dans toute sa cruauté et son absurdité, le pouvoir destructeur du lien affectif. Les bouches répètent et interrogent ; les couples entonnent leur dialogue rôdé et pervers qui si vite dérape en cris qui ne parviennent à imposer qu'une courte trêve. Pendant ce temps, les corps aux gesticulations démesurées brûlent de s'assassiner. Une femme se jette de toutes ses forces contre un mur, plusieurs fois, avant de fumer, de chaque main, une cigarette et de conclure : « de tout évidence, cela prouve que je me sens seule ». Le décalage discordant entre paroles raisonnables et pulsions physiques grandit : les mots sont provocation douloureuse, les gestes réactions agressives. Devenus pantins de leurs terreurs, les personnages ont perdu emprise sur la réalité à tel point qu'ils ne s'apercevront pas que la mort les menace.

Céline Curiol

Women dreamt horses, de Daniel Veronese, mis en scène Jay Scheib.
A kingdom, a coutry or a wasteland, in the snow, de Lola Arias, mise en scène Yana Ross.
Panic, de Rafael Spregelburd, mise en scène Brooke O'Harra.
Ex-Antwone, de Federico Leon, mise en scène Juan Souki.

Date de publication : 16/11/2006


Mots-clés : argentine, New York, festival, théâtre, Amérique du Sud, spectacle vivant
Inséré le : 15/11/2006 00:00
Thèmes : Amérique du Sud, festival, spectacle vivant, théâtre,