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(Re)jouer l'histoire
Chapeau : Certaines pratiques remettent aujourd'hui en jeu la performance historique. Elles créent, dans la différence, un lien vivant avec un héritage dont la puissance critique n'est pas épuisée. Là s'écrit une autre approche de l'histoire de l'art.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : analyse (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 41
Emmanuelle CHéREL rédacteur
Texte : La performance pose un dilemme impossible à résoudre. Alors que l'exposition des documents (vidéo, textes, images, objets), traces de ces événements historiques présentés bien souvent sous vitrine, court les risques de la patrimonialisation (leur transformation en reliques et icônes), la pratique contemporaine de la performance s'est emparée du récit historique en posant à sa manière les questions du remake. Ces dernières années, de nombreux artistes ont rejoué leur propre performance (Dan Graham revisita
Performance/audience/mirror, datant de 1975 et renommé
Vidéo/architecture/performance en 1995). D'autres se sont saisis de performances historiques (
Fresh Acconci de Mike Kelley et Paul McCarthy, 1997). En Europe, les expositions
A little bit of history repeated at life aux KunstWerke de Berlin (2001),
A short history of performance à la Whitechapel Art Gallery (2002-03), l'événement
Re-act organisé par Casco et Mediamatic à Amsterdam (décembre 2004) et
Once more, forms of reenactment in contemporary art, au Witte de With, Rotterdam (2005) ont, entre autres, montré ce phénomène. Ainsi, si ce type de reprise semble constituer une incongruité – la performance étant définie comme la manifestation concrète, unique au cours de laquelle un énoncé est prononcé, accompli en fonction du contexte de sa présentation –, ce phénomène n'est pas l'indice d'une pauvreté de vocabulaire, d'une impossible originalité de notre époque qui serait caractérisée par une inutile redite. De fait, aujourd'hui, nombre de pratiques artistiques se constituent en réflexion sur elles-mêmes.
En élaborant une nouvelle version ou d'autres formes d'appropriations des objets historiques, certaines propositions contemporaines rappellent que ce que nous appelons « histoire » s'engendre dans l'écriture de l'histoire. Ecrire l'histoire n'est pas retrouver le passé, c'est le créer à partir de notre présent ou plutôt, c'est interpréter les traces que le passé a laissées, les transformer en signe. Caractérisées par des systèmes d'emprunt, c'est-à-dire de citation(1), ces propositions lisent, au fond de notre présent, les éléments d'un passé qui, parfois oublié, peut être réinvesti. Elles retiennent certaines oeuvres, elles en rejettent d'autres. Par là même, elles stipulent que le présent ne prend son sens que par rapport à tel ou tel moment du passé, qu'il prolonge, ou plus exactement qui se réincarne en lui. Le processus qu'elles réalisent permet également d'identifier la manière dont un moment du temps porte un jugement sur certains moments qui l'ont précédé.
L'intérêt de ces
remakes tient en ce qu'ils font voir et connaître l'histoire de la performance d'une manière singulière, à travers une pratique. Il ne s'agit plus de l'envisager à partir de ses seules traces, mais plutôt à partir de ses restes, c'est-à-dire comme quelque chose sur lequel on butte, et dont il est nécessaire de se saisir, de rejouer dans un contexte artistique, institutionnel et sociopolitique différent. La performance, parce qu'elle franchit des frontières entre les « disciplines », a été riche d'expérimentations dont les artistes actuels tirent encore des enseignements. Son histoire est écrite par des cheminements et des élaborations théoriques qui ne défendent pas les mêmes enjeux. La comparaison de deux ouvrages désormais classiques
Performance Art – From Futurism to the Present de RoseLee Golberg(2) et
Passages – Une histoire de la sculpture de Rodin à Smithson de Rosalind Krauss(3) met en évidence des récits historiques différents(4). Elle prouve une nouvelle fois que l'histoire de l'art est trouée et, surtout, montre que les expériences esthétiques, pas plus que les idées, ne s'additionnent pour former un système homogène. Couvrant un vaste champ de pratiques, la performance a joué sur le brouillage actif des codes, sur la combinaison des médiums, s'affirmant ainsi contre l'idée d'une spécificité du langage pour en permettre un renouvellement. Ces propositions qui, dans les années 1960-70, visaient la libéralisation des habitudes, des normes et des conditionnements, paraissent à plus d'un toujours pertinentes pour appréhender le contexte esthétique et sociopolitique qui est le nôtre. Dans les
remakes de performance, il s'agit d'insister sur une idée, de la retraverser physiquement, de redonner force et intensité à des propositions qui font désormais partie des livres, de les revisiter, pour sauver le passé,
« l'arracher au conformisme qui à chaque instant menace de lui faire violence »(5) et lui donner une actualité nouvelle.
Emmanuelle Chérel
1. Reprenant le point de vue de Craig Owens dans « The Allegorical Impulse: Towards of Theory of Postmodernism», in Art after Modernism
, qui défend l'idée qu'une œuvre intégralement citée relève de l'emprunt et de la citation.
2. RoseLee Golberg, Performance Art – From Futurism to the Present
, Londres, Thames and Hudson, 1989.
3. Rosalind Krauss, Passages – Une histoire de la sculpture de Rodin à Smithson
, Macula, Paris, 1997.
4. Golberg développe une histoire de la performance qu'elle relie aux rites tribaux, aux passions médiévales et de la Renaissance. Cette histoire commence par le futurisme, Dada,
le surréalisme, le Bauhaus, le Living Art et la génération des médias. R. Krauss montre l'influence de la danse et du théâtre au milieu des années 1960 sur la sculpture minimale, pour désigner l'extension de la temporalité, l'immixtion du temps réel dans le temps et l'espace où l'on fait l'expérience d'une sculpture, et aborde la place spécifique accordée au spectateur de l'art cinétique, du light art
, de la sculpture environnement, de la sculpture tableau, des happenings
, du body art
.
5. Gershom Scholem, « Walter Benjamin », in Walter Benjamin und sein Engel
, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp. « Car la manière dont on honore le passé en en faisant un “héritage” est plus funeste que ne le serait sa pure et simple disparition. »
Date de publication : 25/09/2006
Mots-clés : performance, histoire, critique
Inséré le : 12/12/2006 00:00
Thèmes : arts plastiques, Corps, histoire, performance,