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Madonna Disco Christ

Chapeau : De l'avant-garde à la pop culture, la performance utilise parfois des ressorts insoupçonnés pour mieux engager les spectateurs. La dernière tournée de Madonna en fournit une illustration. Où l'implication du corps prend parfois des tours religieux...

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Rubrique : 41

Olivier SéCARDIN rédacteur

Texte : In memoriam
C'est en 1979, l'année de publication de la Condition postmoderne(1), qu'est publiée la première histoire de la performance. Depuis quelques années, l'irruption de mouvements contestataires, passablement méprisants à l'égard des circuits institutionnels de l'art contemporain, a trouvé dans la performance une forme de revendication. Dans les marges de la musique contemporaine – en particulier des expérimentations minimalistes de John Cage –, la résistance s'organise, de New York à Darmstadt (avec son séminaire des Ferienkurse für neue Musik dirigé par Stockhausen et fréquenté par Ligeti, Bussotti et Boulez). Les installations interactives, les soirées DJ, les concerts Fluxus, les happenings de Brecht, les installations, le Living, l'Open, le performance group et autres expressions contrastées initient tant bien que mal les premières études de performance, au demeurant souvent confondues avec le théâtre d'avant-garde. Amalgame légitime. Maciunas, le fondateur de Fluxus en 1962, penchait du côté de l'avant-garde russe du début du siècle et du Bauhaus. D'Artaud. De Duchamp aussi. Et de Dada, qui lorgnait du côté du futurisme. Et c'est encore un projet de révolution à l'endroit de la doxa bourgeoise qu'il fomente. Ce par quoi l'avant-garde rattrape Fluxus, le précède et lui confère cette histoire qu'il refuse et coupe l'herbe sous les pieds à ce projet « n'ayant aucune valeur commerciale ou institutionnelle », dit le Manifeste Fluxus (1965)... Et se fait rattraper en fin de course par la modernité. L'avant-garde et la performance, toutes deux associées au mythe de la rupture absolue, à la dramatisation transitoire. Alors qu'elle ne voulait pas faire « événement ». Ce qui mènera droit au divorce avec Allan Kaprow, qui voulait passer à autre chose en initiant les happenings. La différence avec la performance devait s'y faire sur une absence radicale de références culturelles. Dans ces années-là, la performance a au moins le mérite de savoir ce qu'elle ne veut pas : l'objet, l'intention, l'œuvre, l'art, la scène, le marché.
Mais le rêve est de courte durée. Aux expérimentations des années 1960 succèdent les formalisations économiques des années 1980. Alors que la performance ne pouvait être en principe ni achetée ni vendue, la mise sur le marché devient l'un des paramètres de cette pratique en disjonction. Dans le même temps que le monde de l'art commence à lui reconnaître quelque crédit, son succès croissant auprès du grand public lui ouvre les portes de la pop culture. La performance devient populaire. Sans démentir pour autant son intérêt pour le théâtre expérimental. Exit la performance conceptuelle. Exit aussi la contre-culture syndicaliste des sixties. Sous couvert de concerts pop (The Who, les Rolling Stones, le Velvet Underground, Bowie), de « théâtre vidéo » (John Jesurun), de music-halls (Michael Smith) et de soap operas, la performance investit le « divertissement d'avant-garde ». Dans les night-clubs de l'East Village, les performers rivalisent avec les stars du disco. C'est que de l'art à l'anti-art post-punk, la performance influence autant la pop culture que celle-ci s'inspire d'elle. Signe des temps. En 1981 – l'année de la création de MTV –, la performeuse new-yorkaise Laurie Anderson signe un contrat de six disques avec Warner : la performance entre de plein pied dans la culture du spectacle postmoderne, comme impossible point de suture entre low art et high art, culture populaire et culture des élites. La Passion pop au prix d'une mise sur le marché. Et d'une métamorphose de l'éclectisme en consumérisme. Une façon d'habiter l'image sans s'y arrêter : pragmatique. Une culture du clip que la génération MTV va consacrer. A Joseph Beuys, Chris Burden et Robert Morris succèdent Warhol et Madonna. L'artiste d'avant-garde fait place au performeur et le performeur à la star. Gilbert & George, Yoko Ono, Orlan, Nam June Paik plutôt que Patterson ou La Monte Young. La performance apprend la leçon du pop art. Et son avant-garde se fait rattraper par le postmoderne.

« I want my performance »
Toujours dépassée par les événements, l'avant-garde. Il faut dire que le postmoderne érige la performance en slogan parodique : postmoderne recherche performance désespérément. Qui fait de nécessité vertu. Car si la performance est une situation du postmoderne, c'est aussi son moyen. Essentiellement linguistique. Pourvu que la forme fasse son effet, l'art sera le contraire de l'indifférence. Et il sera une part de performance dans toute œuvre d'art.
L'une des vieilleries en usage quant à la description du postmoderne, c'est la métaphore du nuage. On sait à qui on la doit. En 1979, lorsque Jean-François Lyotard publie La Condition postmoderne, l'objectif est d'interroger « la condition du savoir dans les sociétés les plus développées » en établissant une équivalence entre les sociétés postindustrielles et les cultures de l'âge dit postmoderne. En quête d'une quelconque figuration au secours de sa pragmatique, le philosophe propose « la forme des nuages » comme un exemple de système prétendument imprévisible, instable et irreprésentable, repris micrologiquement par le « flocon d'eau de savon » : « Les contours d'un flocon d'eau de savon salée présentent de telles anfractuosités qu'il est impossible pour l'œil de fixer une tangente en aucun point de sa surface. »(2) Depuis lors, sa météorologie a effectivement fait la pluie et le beau temps sur les campus américains, et le postmoderne, « mot valise qui désigne l'avenir sans prendre le risque d'un pronostic », s'est imposé comme caution du nuage. Et le nuage comme caution du monde. Et le monde comme « nuage de nature langagière ». Une nature qui convient au POMO©, le petit nom du postmoderne, car si la Nature produit des effets, elle ne produit pas d'œuvres. Mobile, volatile, instable. Le surgissement de l'inconnu doit y accréditer la différenciation. Le postmoderne, comme les Bisounours, vit dans le nuage.

Olivier Sécardin

1. Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Rapport sur le savoir, Paris, Editions de Minuit, 1979.
2. Ibid., p. 94.


Date de publication : 25/09/2006


Mots-clés : pop, performance, concert, corps
Inséré le : 12/12/2006 00:00
Thèmes : arts plastiques, spectacles, Corps, performance,