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Non à Yvonne Rainer ?

Chapeau : En se réinventant, la scène chorégraphique new-yorkaise brouille les jeux d'influences entre les deux rives de l'Atlantique et pousse à interroger quelques notions réputées acquises.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique (Mots-clés : )

Genre Ressource : édito / chronique

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 41

Gérard MAYEN rédacteur
Yvonne Rainer chorégraphe
Ann Liv YOUNG chorégraphe

Texte : « Comment New York a perdu sa position dominante dans la danse moderne ». C'est sous ce titre que l'article de Gia Kourlas dans le New York Times a provoqué des remous la saison dernière. La critique du grand quotidien concluait son analyse en ces termes : « Quarante ans se sont écoulés depuis le mouvement du Judson. L'heure a sonné pour une nouvelle révolution, et la plus marquante possible. » Et elle indiquait trois noms d'artistes que New York devrait découvrir ou revoir de toute urgence : Jérôme Bel, Christian Rizzo, Boris Charmatz. Il serait plaisant, mais paresseux, de n'y reconnaître qu'un mouvement de balancier, qui voudrait que le flux d'influence soit comme naturellement en train de s'inverser sur la « position France », après que les grands modèles de la modernité chorégraphique américaine aient dominé les trois ou quatre dernières décennies en Occident. Or, le sous-texte même de l'article de Gia Kourlas recèle un paradoxe qui suffit à suggérer combien ces jeux d'influences relèvent de lois autrement subtiles que celle des vases communicants. Le même raisonnement ne la conduit-elle pas à estimer en effet que les apports de la révolution du Judson Dance Theater ont fini de s'amenuiser sur la scène chorégraphique new-yorkaise, tout en conseillant de s'intéresser à des artistes représentatifs du courant français de la déconstruction de la représentation spectaculaire – lequel a volontiers étayé sa propre recherche esthétique par une relecture – une actualisation – des acquis de ce même Judson ?
Il n'est de référence qui fasse sens que par l'examen de ses modalités de circulation à travers les espaces et les époques, caractérisées par des approches et des articulations chaque fois singulières. A New York, le chorégraphe John Jasperse expose assez bien l'ambivalence de l'état actuel de l'héritage Judson. Bien diffusés par les filières très performantes de formations universitaires en danse, ces acquis seraient assimilés dans les termes suivants : « Le rejet du romantisme en danse ; la recherche du sens ailleurs que dans l'expression symbolique ; l'approche politique de la question culturelle ou sexuelle ; l'importance des release technics. » Mais assimilation ne signifie pas problématisation, et le même John Jasperse constate : « Cette référence au Judson est aussi devenue un fourre-tout, un lieu commun vidé de sens. Devant toute expérience neuve, on dira : “C'est du Judson”, sans savoir de quoi on parle, ni prendre la peine de conduire une analyse originale. »
André Lepecki dirige le département d'études de danse de la New York University. Il est très proche aussi de la scène européenne de la performance et de la déconstruction, qu'il a accompagnée, particulièrement au Portugal. Il avance l'hypothèse suivante : « Il y aurait quelque chose de quasiment anthropologique dans la façon dont la formation américaine en danse, organisée en filières universitaires, a consacré la notion de maîtres et de filiations. Cela ne prédispose pas à une déconstruction des modèles. Dans un rapport de filiation, il n'y a qu'une alternative : soit entretenir fidèlement l'héritage, soit le rejeter. Il n'y a guère de place pour la démarche qui consiste à reconnaître qu'on a effectivement un “corps Trisha Brown” ou un “corps Cunningham”, et à questionner les articulations critiques complexes qui peuvent s'inventer à partir de ce corps-là. »
On ne peut reproduire toutes les nuances d'appréciation qu'inspire l'évocation du Judson en présence des figures de la jeune scène new-yorkaise. Mais quant à l'actuelle urgence de leur expression, bon nombre d'artistes pointent une inadéquation théorique. Dans sa récente pièce Before Intermission, le délicat Trajal Harrell révèle la concomitance méconnue de l'apparition du voguing et de la pratique des pedestrian movements, mais pas dans les mêmes quartiers ni milieux de la ville. On marche beaucoup dans les deux. Mais le voguing consiste, pour les jeunes gays latinos et blacks, à s'approprier langoureusement les poses surjouées des stars et des mannequins. Les pedestrian movements relèvent, eux, d'un parti expérimental des artistes du Judson, opposant le geste quotidien au beau geste. D'où la contradiction : « Je vois un principe très fort de redistribution démocratique du geste dans le voguing, mais très virtuose et romantique. Pour participer de ce romantisme, je me rebelle contre Judson... », médite le chorégraphe.
Plus radical, Jeremy Wade pointe les pièces d'Yvonne Rainer, Trio A et The Mind is a Muscle, et la pensée qu'elles sous-tendent, résumée en 1965 dans des lignes qu'on a parfois voulu ériger en manifeste de tout le Judson : « NON au grand spectacle non à la virtuosité non aux transformations et à la magie et au faire-semblant non au glamour et
à la transcendance de l'image de la vedette non à l'héroïque non à l'anti-héroïque non à la camelote visuelle non à l'implication de l'exécutant ou du spectateur non au style non au kitsch non à la séduction du spectateur par les ruses du danseur non à l'excentricité non au fait d'émouvoir ou d'être ému. »
Pour le jeune chorégraphe, « cette pensée est celle de la présence vide et du refus de la tension émotionnelle. Mon inspiration vient des drogues et des night-clubs. Je travaille sur l'absolue tension émotionnelle, sur l'abus de corps, la saturation d'un corps schizo. »
Ainsi, aux yeux de Tere O'Connor, qui accompagne cette génération du haut d'un parcours plus confirmé, le changement en cours le plus significatif serait précisément qu'« on renonce à la notion de mouvement artistique structuré, théoriquement référencé. Les esthétiques de ces artistes sont très diverses. La caractéristique qui les relie réside ailleurs : dans leur manière de concevoir leur production, qui rend compte de l'ensemble des modalités de leur existence et de leur vision sur le monde. » Tous connaissent une grande précarité : absence de soutien public, exercice d'un double métier, logement dans les quartiers post-industriels lointains du Queens et de Brooklyn, impossibilité de payer les interprètes, rareté d'accès aux studios, etc.


Date de publication : 25/12/2006


Mots-clés : New York, danse, danse contemporaine, chorégraphie, scène
Inséré le : 12/12/2006 00:00
Thèmes : recherche, danse, danse contemporaine,