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Corps à corps avec l'histoire
Chapeau : Entre irrévérence et humour, les Libanais Rabih Mroué et Lina Saneh questionnent le rôle de l'artiste et la place de l'individu dans un pays marqué par la guerre et ses communautés religieuses, tout en construisant des images de contrastes entre Orient et Occident.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : propos recueillis (Mots-clés : )
Genre Ressource : portrait
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 41
Rabih Mroué Metteur en scène
Jean-Louis PERRIER rédacteur
Lina Saneh Metteur en scène
Texte : Biographie : Rabih Mroué et Lina Saneh sont nés à Beyrouth, respectivement en 1967 et 1966. Tous deux ont étudié le théâtre à l'université libanaise de Beyrouth. A partir de 1990, Rabih Mroué produit spectacles et performances vidéo en prise directe avec la réalité du pays. Il est invité régulièrement en Europe, notamment au KunstenFestivaldesArts, où il présente Three Posters
(avec Elias Khoury) aux Halles de Schaerbeek (2002), ou Biokhraphia
(2003), avec Lina Saneh. Auparavant, la comédienne et metteuse en scène avait notamment dirigé Mouchakassa
(1993), Les Chaises
(1996) et Extrait d'Etat civil
(2000).Rabih Mroué et Lina Saneh n'ont peur de rien. Nouvelle preuve avec
Qui a peur de la représentation ?, après
Biokhraphia, la
« biographie de merde » d'une actrice et de son double, sujets au mal-être libanais. Ici, la question appuie sur l'adresse personnelle, au risque d'être remis en question par elle. Mais elle porte aussi sur la représentation en général. Qui a peur de représenter ? En s'enfonçant parallèlement dans l'histoire de l'art corporel et dans celle du Liban,
Qui a peur de la représentation ? introduit à une série d'interpellations inscrivant la peur de représenter au revers de représentations propres à évoquer la peur. Celle qui émane de l'Histoire récente, des zones où elle ne capte pas.
L'allusion au titre d'Edward Albee - lui-même écho à la chanson du grand méchant loup - n'est pas seulement engagement de théâtre. L'antagonisme du couple dans
Who's afraid of Virginia Woolf? est réitéré par la présence d'un homme et d'une femme, distribués selon les conventions du genre, chacun porteur d'une histoire pas faite pour plaire à l'autre. Le premier (Rabih Mroué), immobile derrière une table d'école, maître et comptable du temps. La seconde (Lina Saneh), élève et scrupuleuse récitante. Leur rapport initial s'établit dans un jeu : celui de parcourir, au hasard, les hauts faits de l'art corporel à travers un ouvrage de référence. Défilent, en ordre dispersé, les Michel Journiac, Gina Pane, Marina Abramowicz et bien d'autres, mêlés à quelques crédibles inventions.
A l'appel de chaque nom d'artiste, la femme se glisse derrière un écran accroché au centre de la scène, pour rendre compte à la première personne de leur performance. Ingestion de verre brisé ou de merde, bain de sang après l'abattage d'animaux, copulation avec une morte : l'exquis allant de l'interprète trace une zone incertaine entre horreur et dérision. Jusqu'au moment où l'homme intervient devant l'écran. Lui aussi s'exprime à la première personne, au nom d'un certain Hassan Mamoun. Pas un adepte du
body art mais un ex-soldat, membre d'Amal. Il relate comment, douze ans après la guerre civile, il a assassiné huit personnes et blessé quatre autres. Pour sa défense, il invoque tour à tour des difficultés économiques, un sort que lui auraient jeté ses collègues chrétiens, les incursions israéliennes en territoire libanais.
L'essentiel de la représentation passe par le verbe. De part et d'autre de l'écran - ni opaque, ni totalement transparent - deux types de récits alternent. Ils témoignent d'un certain Occident (art corporel, automutilation, exhibition - la femme) et d'un certain Proche-Orient (guerre, destruction de l'autre, refoulement - l'homme). Leurs histoires ne se superposent pas, mais posent la question de leur superposition. Rabih Mroué et Lina Saneh leur donnent une forte unité de ton et glissent des passerelles discrètes entre elles. Chaque performance est en effet située par son auteur à un moment de l'histoire du Proche-Orient : « Orlan » date ses principales interventions de la fin de la guerre civile, « Chris Burden » évoque la prise d'otages du FPLP à Munich, « Mike Butler », l'élection de Bachir Gemayel à la présidence de la République.
Pointent l'absence des Libanais d'une tendance de l'art contemporain autant que la difficulté de celui-ci à réfléchir une des principales lignes de fractures du monde. L'automutilation (individuelle) renvoie assurément à l'automutilation (sociale), dont Hassan Mamoun serait la main visible. La maladie de la guerre questionne une maladie plus diffuse qui hanterait l'Occident en chacun de nous. L'écran, dans sa porosité, joue le rôle d'une interface. Il met en regard des mondes incapables de se voir. Chacun fait peur à l'autre. D'ailleurs, l'homme et la femme ne se voient pas. Tous deux sont tournés vers les spectateurs. A eux d'appréhender ensemble les deux histoires. Qui a peur de les prendre ensemble, de les com-prendre ? Ceux qui ne peuvent concevoir la confrontation comme engagement à repenser sans cesse l'histoire. La grande, et celle de ses représentations.
J.-L. P.
Date de publication : 25/09/2006
Mots-clés : Liban, représentation, théâtre, guerre, engagement
Inséré le : 12/12/2006 00:00
Thèmes : guerre, Liban, théâtre,