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Des langues qui claquent

Chapeau : Implantée en France depuis dix ans, la scène slam continue de s'affranchir des contraintes de styles, pour rester un lieu de rencontres où la langue vivante peut se réinventer à chaque session. Etat des lieux, en compagnie de plusieurs des participants à la compilation Mouvement / Slam.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : propos recueillis (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 41

Julie BORDENAVE rédacteur

Texte : Les origines du slam sont contestées – et contestables : griots africains, Beat generation, Gil Scott Heron... chacun à leur manière ont contribué à faire vivre une transmission orale de la poésie. Mais c'est bien en 1986 que Mark Smith, ouvrier en bâtiment, implante la Uptown Poetry Slam à la Green Mill Tavern de Chicago. Slam, « claquer » en an-glais : il s'agit bien d'insuffler de la vie lors de soirées open mic dédiées à la poésie. Un brin désabusé par l'importance accordée à la compétition, qui a pris le pas au fil des années sur l'aspect performance, Mark Smith résume ainsi sa philosophie de la discipline, en accord avec les préceptes du poète rural Wendell Berry : importance accordée à la communauté de poètes, à la poésie elle-même, et à la mise en scène de l'art oratoire : ce n'est pas le public qui doit écouter, mais le poète qui doit attirer son attention. Aux Etats-Unis, le slam désigne aujourd'hui essentiellement des tournois de poésie orale – avec son apothéose, le National Poetry Slam, championnat annuel international, les performances de poésie sonore sans enjeu étant réservées aux scènes de spoken word : « Le slam n'est plus aussi branché que par le passé, mais cela inspire encore toute une génération de nouveaux poètes, explique Toni Blackman, ambassadrice américaine de la culture hip-hop aux Nations Unies. Beaucoup de poètes adolescents slament dans le but de s'exprimer, mais aussi de développer leurs talents d'écrivains et de performers. Parmi les slameurs actuels, Talaam Acey est l'un de mes favoris. »

Zone franche
La nuance des termes est moins marquée en France : importé dans le milieu des années 1990, popularisé par Saul Williams et le film Slam de Marc Levin, le slam y désigne essentiellement un espace-temps de rencontre, une scène ouverte où chacun est invité à dire un texte. C'est en 1995 qu'éclosent les premières scènes Faites parler votre bouche au Club Club de Pigalle ; sur la foi d'un article dans Novamag en 1998, le griot punk Nada est intronisé premier slameur officiel, et la discipline est lancée. Le slam se développe dans les années 2000, dans l'Est parisien – scènes ouvertes dans des bars tels que L'Ogresse, Les Lu-cioles, l'Abracadabar – et en banlieue – le premier tournoi voit le jour en 2002 au Café Culturel de Saint-Denis. Des noms récurrents émergent de la nébuleuse – Ucoc, Dgiz, Gérard Mendy... –, des énergies se fédèrent. Le slam essaime en région (Lyon, Marseille, Lille) et franchit les frontières, grâce à des initiatives comme celles de Lézarts Urbains en Belgique.
Six ans plus tard, le milieu s'est densifié. Pour spectaculaires qu'elles soient, ses représentations les plus visibles – tournois Bouchazoreilles au Trabendo, concerts à guichets fermés de Grand Corps Malade à La Cigale, produits dérivés dans les bacs – n'en restent pas moins l'émanation d'une branche souterraine diversifiée. Car c'est dans les scènes ouvertes que le slam reste vivant, et revêt des visages multiples ; c'est la liberté d'expression qui a séduit les slameurs français, à l'instar de Frédéric Nevchehirlian, organisateur des premières scènes slam à Marseille en 2000, membre du groupe Vibrion, et invité régulier de la Fondation Royaumont : « Dire de la poésie, c'est un procédé archaïque, qui vient du plus profond de l'humanité. J'ai découvert le terme par un ami qui revenait de New York, et qui m'a vu en train de répéter mes textes a cappella, puis d'essayer de les mettre en musique... Il m'a dit que je faisais du slam ! C'était incroyable pour moi : jusqu-là, j'avais honte de dire que je faisais de la poésie. Le slam a été l'occasion de faire le grand écart entre les lieux de diffusion contemporains, institutionnels, et puis les cafés ainsi que les gens. »
Fondé sur une poignée de règles qui font à peu près l'unanimité – un temps de parole partagé, un MC qui anime les scènes, un poème dit si-gnifiant, la plupart du temps, un verre offert – le slam reste un terreau fertile, où chacun doit être incité à venir dire un texte, ainsi que l'explique Rouda, du collectif parisien de rappeurs slameurs 129h, formé en 2001 en compagnie de Lyor et Neobled : « Quand tu écris, c'est une opportunité de pouvoir te faire entendre ; il n'y a pas des masses de terrain d'expression en France où l'on peut venir déclamer une pa-role artistique libre, sans censure, ni contraintes. »

L'écoute mise à nu
La qualité d'écoute est souvent louée par les slameurs, particulièrement lorsqu'ils sont issus du milieu du hip-hop, rompu à d'autres codes, comme D' de Kabal, membre du collectif Spoke Orkestra avec Franco Mannara, Félix Jousserand et Nada : « Lors du Festival Ouga Hip-Hop au Burkina Faso, on a mis une gifle à tout le monde, avec 35 minutes de concert intense, sans aucun refrain ! Tu bouleverses toutes les idées par rapport à la musique avec lesquelles tu as été élevé : en sortant de scène, tu te dis : “Ça fait des années qu'on me ment, on peut donc avoir un autre rapport au public !” »
Un rapport intense, qui se joue dans les silences et la confrontation directe : « Il y a moins de possibilités de tricher, analyse Veence Hanao, membre du groupe Festen et de la Brigade du Slam en Belgique. C'est important, à l'heure où on nous fait bouffer de la merde. En rap, un mec qui est mauvais ou qui raconte les pires conneries a toujours le moyen de se camoufler, de faire semblant, parce que l'époque veut que leur pseudo “vibe” place le texte au rang de l'accessoire. Aujourd'hui, les gens bougent la tête sur des sons hip-hop ou r'n'b complètement crétins. Il faut, non pas que la musique soit nécessairement intellectuelle, mais que les majors arrêtent de les abrutir. Avec le slam, on retrouve enfin un espace où une personne s'exprime, et où d'autres l'écoutent. Le texte peut être sérieux, dramatique, débile ou hilarant, peu importe, mais il doit être bien foutu ou sincère, parce que la personne qui le déclame est à nu. » Un contexte qui rejaillit sur l'impact du texte lui-même : « Le slam peut conférer une profondeur, une puissance, et une sensibilité supplémentaires à un texte du fait qu'il soit en première ligne : pas de musique, le silence, les regards que tu captes sans vraiment les capter, cette écoute collective... C'est là qu'on est à nu ! L'atmosphère live des slam sessions joue clairement sur l'impact émotionnel d'un texte. L'artiste lui-même peut redécouvrir son texte en le slamant, si celui-ci était avant tout destiné à être posé sur une musique. »
Faute du liant qu'apportent les instruments, la cohésion doit se chercher ailleurs : « Au slam, ce sont les mots, les rimes, le rythme qui font la mélodie », commente la slameuse Techa. Une mise en avant qui influe non pas tant sur la manière d'écrire, mais surtout d'interpréter un texte : « Sur la musique, ce sont le rythme et le flow qui donnent un texte réussi, analyse Neobled. Ce qui va primer dans une session slam, ça va être les silences. Il faut faire en sorte de donner de l'importance à chaque mot, pour que la personne en face de toi puisse tout capter. » Scansion, déclamation, souffle... la mise à nu incite les slameurs à trouver de nouvelles manières de transmettre une intention : « Cela nous éprouve en tant qu'artiste, on se libère de certaines contraintes comme la rythmique, explique Rouda. Le fait de se retrouver à nu permet d'expérimenter d'autres choses, ça nous ouvre sur le théâtre, l'improvisation, un travail sur le silence... un ensemble d'outils qu'on ne maîtrisait pas forcément, mais qu'on est allé chercher. »
La nuance est ténue entre set slam et mise en scène théâtrale ; Frédéric Nevchehirlian y voit une nouvelle piste de réflexion : « Quand je lis ce que dit Valère Novarina sur le théâtre dans Lumières du corps, j'ai envie qu'il vienne voir comment les poètes prennent la parole avec leur corps : on est dans autre chose, qui n'est pas du théâtre, on ne joue pas un rôle ! Quand je dis mon texte, l'auteur se bat avec l'interprète dans ma propre tête – l'instantané de mon corps est la projection du mot qui sort, qui est soufflé... »

Julie Bordenave

Dates de concert :
> Soirée slam organisée par Canal93, Melodik et Mouvement, à l'occasion de la sortie de ce numéro et du CD Mouvement / Slam, avec nombre d'artistes de la compilation. Le mercredi 27 octobre à partir de 20 h, à Canal 93, Bobigny (entrée libre). www.canal93.net

> COLLECTIF 129H : du 04/10/2006 jusqu'au 14/10/2006 au Bataclan (avec Grand Corps Malade), le 19/10 à la Maison de la Musique de Meylan (Rouda en 1ère partie de Bauchklang), le 21/10 à Houilles (Lyor et Neobled), les 2 et 4/11 à Chelles et Combs-la-Ville (dans le cadre des rencontres de la Villette).

> DGIZ : Les 4/11 et 5/11 aux Cuizines, Chelles (77), le 16/12 au Cap, Aulnay- Sous-Bois.

> ROCÉ : le 30/09 à Fontenay-S/-Bois, le 11/10 à Lisieux, le 13/10 à Saint-Nazaire, le 15/10 à Nancy, le 19/10 à Toulouse, le 20/10 à Sainte-Croix-Volvestre, le 25/10 à Bordeaux, le 26/10 à Poitiers, le 28/10 au Cac Georges Brassens, Mantes, le 03/11 à Macon le 4/11 au Trabendo à Paris, le 5/11 à Clermont-Ferrand, le 9/11 à Rouen, le 11/11 à Sannois, le 18/11
à Trappes, le 23/11 à Marseille, le 24/11 à Lyon, le 25/11 à Montpellier.

> SLAM Ô FEMININ : le 19/9 à paris, à l'Auditorium du Musée de la Poste, le 23/9 à la Halte Paris-Lyon, à Paris, le 7/10 au bar Le Royal, Paris (36-40, bd du Général Leclerc - spectacle suivi d'une scène ouverte slam), le 14/10 à A.P.A.U. (37 bis, rue de Montreuil - atelier puis scène ouverte), Paris, du 28 au 30/10 au Trianon, à Paris (spectacle, atelier scène ouverte), le 25/10 au Petit Ney (10, av. de la Porte Montmartre - atelier puis scène ouverte).

> SPOKE ORKESTRA : Les 28/10 et 29/10 au CAC Georges Brassens, à Mantes-La-Jolie.
> VIBRION : le 26/10 à la Fiesta des Suds (avec Grand Corps Malade), Marseille, le 27/10 à Canal 93, Bobigny, le 1/12 au Tamnoir, Gennevilliers, le 2/12 au Festival Paroles d'hiver, Saint-Brieuc, le 16/02 à La Merise, Trappes.

Sites de musiciens :
Mark Smith : www.slampapi.com
Black Sifichi :
www.blacksifichi.com
Collectif 129h :
www.129h.com
Rocé :
www.identiteencrescendo.net
Slam Ô Fémnin :
http://slamofeminin.free.fr
Spoke Orkestra :
http://www.spokevousparle.com


Canal 93
Canaliser les énergies

Implanté depuis 2002 à Bobigny, Canal 93 a pour mission de fédérer les populations locales autour de projets pluridisciplinaires. Mark Gore, son directeur, et Emmanuelle Segura, responsable des ateliers artistiques, expliquent comment le slam, depuis qu'il est apparu l'an passé, s'est immiscé dans les autres projets de création, au point de s'inviter, en novembre, au Musée du Louvre.

Quelle est la mission de Canal 93 ?
Mark Gore : « Canal 93 est un établissement public institué par la ville de Bobigny il y a quatre ans et demi, et qui jouit d'une personnalité morale, donc d'une indépendance artistique réelle. La ville a doté cet établissement d'un certain nombre d'outils : studios d'enregistrement, salle de spectacles, cyber-espace, etc., permettant de prendre en compte toute la chaîne de création musicale et artistique et d'avoir une politique ambitieuse au niveau de la diffusion. Notre but principal est d'assurer un travail de formation autour des disciplines musicales, instrumentales, et du slam. Mais aussi de proposer au moins une création par an en accueillant un artiste qui pourra travailler sur un concept avec des amateurs et des professionnels. Une fois ce projet réalisé, il est restitué dans un premier temps dans les locaux
puis a vocation à tourner. La période de gestation de Canal 93 a été longue car le projet initial
– créer un centre de convivialité pour les jeunes – s'en transformé pour aboutir à un véritable centre culturel, un performance space dans l'esprit de la Roundhouse, qui vient de réouvrir à Londres.

Comment le slam est-il arrivé à Canal 93 ?
Emmanuelle Segura : « C'est en accueillant D' de Kabal [du groupe Spoke Orkestra, Ndlr.] l'an dernier que nous avons décidé de proposer des ateliers slam hebdomadaires. Il y a eu ensuite l'émergence de la “93 Slam Caravane” en janvier. Il s'agissait alors de proposer, une fois par mois, une scène gratuite, ouverte à tous, sur cinq villes de la Seine-Saint-Denis. Les participants y viennent s'exprimer, mais aussi un public qu'on ne connaît pas et qui vient par intérêt pour le slam ou les artistes. Ce projet fonctionne aussi grâce aux fortes personnalités qui sont à sa tête : Grand Corps Malade à Saint-Denis, Félix Jousserand à Saint-Ouen, Houcine Ben à Aubervilliers, Gérard Mendy à Montreuil et D' de Kabal à Bobigny.
M. G. : « La Slam Caravane est portée par un atelier qui se déroule derrière des portes fermées. Là, s'effectue la jonction entre le matériau qu'est la langue et le fait de l'exprimer. Le constat qui est établi est le suivant : globalement, la parole s'appauvrit. Mais le fait d'avoir ici un atelier slam, dans une ville de banlieue qui connaît un certain nombre de problèmes sociaux tels que le chômage, permet d'ouvrir un espace où les gens peuvent se réapproprier cette parole et l'enrichir au contact d'artistes qui nourrissent un certain esprit social et politique.

Le slam y a-t-il rencontré d'autres disciplines ?
E. S. : En un an et demi, il y est devenu central, et les résidences ont quasiment toutes une composante vocale de ce type : celle de D' a ainsi permis une ouverture sur plusieurs projets mêlant la danse, le hardcore, le théâtre. Et le slam sera aussi présent dans le projet de création de Mohamed Rouabhi, Vive la France(1). A Bobigny, on vient souvent nous solliciter pour des ateliers d'écriture ; les professeurs, notamment, se remettent en position d'“apprenants” ; ils viennent nous voir en disant : “On a des élèves qui aiment le slam, on ne sait pas ce que c'est, y aurait-il moyen de travailler là dessus ?” Ce qui inverse les rôles, et est positif.
M. G. : « Le slam ouvre une voie libératrice. A l'occasion de sa résidence au Musée du Louvre sur le thème Etranger chez soi, l'écrivain Toni Morrison a demandé au Louvre de trouver une ouverture permettant de traiter des événements qui se sont déroulés en France en novembre dernier à travers des éléments culturels et artistiques. Notre réponse à cette demande a été d'organiser une soirée le 10 novembre avec 10 slameurs, suivi d'un open mix avec des jeunes venus de Bobigny pour interpréter des œuvres dans les salles des peintures françaises et italiennes de grand format. Et le 25 novembre, en présence de Toni Morrison, nous allons restituer ici, à Bobigny, les travaux de création de nos résidents sur la thématique Etranger chez soi, lors d'un concert qui s'ouvrira par une slam session. L'organisation de ces événements est pour nous une manière de participer au débat de préparation à l'élection présidentielle de 2007.

Propos recueillis par Julie Bordenave

1. A l'issue d'un mois de résidence à Canal 93, Mohamed Rouabhi présentera les 1er et 2 décembre le premier volet de Vive la France, un triptyque sur l'immigration où les événements de novembre 2005 seront mis en perspective avec l'histoire coloniale de la France.

> A Canal 93 :
Soirée slam organisée par Canal93 et Mouvement : concert des artistes figurant sur la compilation Mouvement / Slam, le 27 novembre à partir de 20 h 30.
slam session suivie du concert de fin de résidence de D' de Kabal à Canal93, avec Fantazio + guests. le 25 novembre à 19h30.
Vive la France, essai théatral et musical, écrit et mis en scène par Mohamed Rouabhi (slam, chant, théatre, musique, vidéo). Le 1 et 2 décembre à 20h30.
> Au musée du Louvre, dans le cadre de la résidence de Toni Morrison :
« on louvre, on slam », séance de slam inspirée d'œuvres choisies par Toni Morrison (dont Le Radeau de la Méduse ). En présence de : Toni Morrison, avec D' de Kabal, Hocine Ben, Yo, Ucoc, Felix J., Azé, Yann thomas, Dagobleen, Nada et Abdel Hacq, l'atelier slam de Canal 93 et les établissements scolaires de Bobigny., le 10 novembre à partir de 19h30.
> 93 Slam Caravane, à l'Espace 1789 à Saint Ouen, le 11 novembre à 20h30.
> Contact : www.canal93.net.com



Date de publication : 25/09/2006


Mots-clés : langue, scène, slam, rencontre, CD
Inséré le : 14/12/2006 00:00
Thèmes : histoire, musique, son, Slam,