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Empreintes fuguées
« Croisées », d'Emmanuelle Vo-Dinh
Chapeau : La chorégraphe Emmanuelle Vo-Dinh réunit autour d'elle l'écrivain Frédéric-Yves Jeannet, la compositrice Zeena Parkins et le plasticien-scénographe Laurent Pariente. Au Triangle, à Rennes, les 8 et 9 mars.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : présentation (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Emmanuelle Vo-Dinh chorégraphe
du 08/03/2007 00:00 au 09/03/2007 00:00
Salle : Le triangle
02 99 22 27 27
Rennes 35000 France (Nord-Ouest)
Texte : Entre évanescence et événement, marée sans cesse recommencée, la danse forme des figures de passage, où quelque chose s'efface et apparaît dans le même mouvement du temps. Et, au sein même de la sensation que quelque chose va arriver, un retrait est déjà à l'œuvre, qui ne peut cependant rien ruiner -dans la mesure où aucune forteresse ne saurait protéger le corps de sa porosité. Se dire alors que l'événement n'est certes pas à attendre de l'apogée spectaculaire d'un corps triomphant, mais que l'événement est cette évanescence même : écoulement de la vision, écoulement de la durée, qu'une mystérieuse et invisible architecture fait exister dans l'espace d'une perception. Récemment présenté au Théâtre de la Cité Internationale à Paris, en partenariat avec le Théâtre de la Ville,
Croisées, d'Emmanuelle Vo-Dinh, tient ce difficile et passionnant pari, à l'orée de la
Grande Fugue de Beethoven, qui sans être littéralement jouée, est ici l'horizon infusé d'une écoute et d'une pensée, polyphoniquement mises en œuvre dans la trame d'un canevas d'écritures entrelacées.
Cette
Grande Fugue, l'un des derniers quatuors à cordes de Beethoven (1825-1826), Emmanuelle Vo-Dinh a d'emblée renoncé à vouloir « l'égaler » sur le terrain chorégraphique. On comprendra dès lors que la danse, loin de chercher à occuper le premier plan, sera dans
Croisées à la fois corps-fantôme et diffraction de présences. Ou encore, comme le dit la chorégraphe :
« volumes, volutes de corps dans l'espace qu'un rythme soutient ». Et ce flot rythmique est d'abord celui d'une partition de mots, composée par l'écrivain Frédéric-Yves Jeannet.
Cyclone (aux éditions du Castor Astral, en 1997), puis
Charité (Flammarion, 2000) ont révélé cet auteur qui poursuit dans l'écriture une quête touffue, migratoire et biographique, où une voix de l'intime traverse de part en part l'épaisseur de la langue, dans le lent ressassement comme dans la fièvre éruptive de la mémoire. En lectrice avisée, Emmanuelle Vo-Dinh a perçu dans les textes de Frédéric-Yves Jeannet la trame sous-jacente d'une structure musicale : le « récit » de
Charité ne prend-il pas appui sur des échos du
Messie de Haendel et du
Stabat Mater de Vivaldi ? Pour
Croisées, l'écrivain s'est alors plongé dans l'écoute de la
Grande Fugue et dans les carnets de Beethoven, livrant un texte tendu vers la chorégraphie à venir, conçu pour être dit et disséminé
« de sorte que les voix pourront être brouillées, atténuées, passer au second plan, effacées sur la musique ».
Ce sont des lignes entrelacées, parfois superposées, inachevées, que les neuf interprètes de
Croisées semblent venir ponctuer de leurs propres phrases de mouvement, jamais envahissantes, où trajets et graphies de corps en taille-douce semble dessiner quelque paysage en formation. Même la musique de Zeena Parkins, compositrice new yorkaise que l'on a pu écouter aux côtés de John Zorn ou Fred Frith, et qui réalise depuis deux ans certains des arrangements de Björk, semble se tenir à la lisière d'une présence / absence, zébrant l'espace sonore de déflagrations lointaines et granuleuses. Mais ce sont là des brindilles pour attiser la « commande » d'Emmanuelle Vo-Dinh, avec qui Zeena Parkins a déjà collaboré sur deux spectacles précédents. Férue d'improvisations, d'expériences éléctro-acoustiques et de « nouvelles musiques », elle a tenu à proposer sa propre « partition » de la Grande Fugue, dans un respect de l'esprit beethovenien qui n'empêche nullement l'accomplissement d'une tension rythmique toute contemporaine.
Reste, pour cerner la « gamme chromatique » de
Croisées, à évoquer la partition scénographique de Laurent Pariente, un artiste dont le travail habituel se tient entre la matérialité architecturale et une sorte de friabilité picturale. Par respect pour le spectateur, on se refusera à dévoiler ici la nature de cette proposition, éclairée avec une juste sobriété par Françoise Michel ; disons tout juste qu'elle instille l'écoulement du temps, dans un double sentiment d'éphémère et de permanence. Ainsi va la vague patiente et arborescente de Croisées, quatuor d'un genre nouveau où les mots, la musique, l'espace scénique et la danse entre-tissent une fugue commune, sans qu'aucun élément ne prenne le pas sur l'autre. Paysage mental, musical, abstrait, où le corps forme et dissout des images, entre et sort d'un espace qu'il parcourt sans le rayer, et dans la répétition de cet événement d'évanescence, « n'inscrit jamais la même empreinte », dit Emmanuelle Vo-Dinh.
La chorégraphe a créé sa compagnie en 1997, après avoir été interprète auprès de François Raffinot. Intriguée par les recherches d'Antonio Damasio et auteur de
La raison des émotions ou l'erreur de Descartes, elle a même séjourné aux Etats-Unis dans le service de ce professeur de neurologie qui soigne des patients chez lesquels l'absence ou le déficit d'émotions engendre des troubles du comportement. Emmanuelle Vo-Dinh a tiré de cette expérience le matériau de
Texture / Composite, pièce grâce à laquelle on a commencé à la connaître, en France et à l'étranger. Pour
Sagen, en 2001, c'est encore dans les méandres du psychisme humain, à partir de
Création et schizophrénie, l'ouvrage de Jean Oury, qu'elle tisse, avec Laurent Pariente et Zeena Parkins, les fils d'une singulière trame chorégraphique. Enfin,
dé-compositions, en 2003, engage le spectateur dans la proximité d'une épure qui questionne, à la source du geste, la densité des perceptions. Avec une distance plus contemplative, mais cernée de voix qui traduisent le tumulte intérieur d'où naît peut-être toute création, Emmanuelle Vo-Dinh poursuit dans
Croisées cette expérience d'une logique des sens qui échappe sans cesse, et laisse pourtant dans son sillage d'indéfectibles empreintes.
Jean-Marc Adolphe
Croisées, d'Emmanuelle Vo-Dinh, au Triangle à Rennes, les 8 et 9 mars à 20 30. Tél. 02 99 22 27 27
www.letriangle.org
Date de publication : 05/03/2007
Mots-clés : danse contemporaine, musique, scénographie, fugacité
Inséré le : 06/03/2007 00:00
Thèmes : danse, danse contemporaine, musique, scénographie,