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L'Institut du Tout-Monde d'Edouard Glissant

Chapeau : Edouard Glissant, qui vient de faire paraître Une nouvelle région du monde. Esthétique 1, lance simultanément l'Institut du Tout-Monde, foyer utopique qui sera « le lieu de tous les lieux ».

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : focus (Mots-clés : )

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 42

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Edouard GLISSANT auteur
Camille LOUIS rédacteur

Texte : « Je ne sais pas à quel âge, dans mon très jeune temps, j'ai rêvé d'avoir développé un texte qui s'enroulerait innocemment mais dans une drue manière de triomphe sur lui-même, jusqu'à engendrer au fur et à mesure ses propres sens. La répétition en était le fil, avec cette imperceptible déviance qui fait avancer. Dans ce que j'écris, toujours j'ai poursuivi ce texte. Je m'ennuie encore de ne pas retrouver l'enhalement tant tourbillonnant qu'il créait, qui semblait fouiller dans une brousse et dévaler des volcans. Mais j'en rapporte comme une ombre parfois, qui relie entre elles les quelques roches de mots que j'entasse au large d'un tel paysage, oui, une brousse, sommée d'un volcan. » Edouard Glissant, roulis des mots, tangage-langage comme disait Michel Leiris, poème sans cesse poursuivi où la part d'ombre (vive le droit à l'opacité) s'inverse, en écume lucide, à l'horizon inachevé du monde. Edouard Glissant est un poète îlien, ceci dit non pour le rattacher à une seule origine (martiniquaise), mais parce que les îles secréteraient une éthique de la relation, là où les continents se projetteraient en termes de conquête, d'invasion. D'archipel en archipel, de livre en livre, Glissant a développé une pensée sensible d'emblée chauffée au Soleil de la conscience (1956). Depuis Le Discours antillais (1981), qui paie son tribut à Aimé Césaire tout en se délivrant de toute dette, Edouard Glissant a d'abord vanté la créolisation du monde (une notion hélas détournée par les tenants d'une « créolité » identitaire) avant de jeter les bases d'une Poétique de la relation (1990), prélude à un essentiel Traité du Tout-Monde (1997).
Dans le nouvel ouvrage qui vient de paraître aux éditions Gallimard, Une nouvelle région du monde. Esthétique 1, dense et stimulant, on retrouve bien des problématiques habituelles de l'auteur, au filtre d'une mondialité perçue comme identité-rhizome ouverte au tourbillon du divers. Mais cette « pensée du tremblement », opposée aux pensées de système, à tous les dogmatismes et au règne figé des idéologies, Edouard Glissant l'extrait ici de la seule Poétique pour l'engager sur la voie d'une Esthétique. « Les poétiques étaient pour moi des manières d'établir, et je pense que les esthétiques sont des manières de faire, de changer, d'opérer, nous confie Glissant. Ce que j'essaie de dire dans ce livre, c'est l'esthétique précède l'éthique le politique, c'est parce qu'on a pas fait assez attention à cela qu'on est dans l'insuffisance du politique et de l'éthique. » Et d'en appeler à « une insurrection de l'imaginaire », qui serait aujourd'hui « l'acte politique le plus essentiel ».
Utopique, foncièrement utopique. Et alors ? Possible d'une pensée qui « ne serait pas celle d'un système visant la perfection mais une utopie comme chaos-monde qui est forcément un non-système imprévu, imprévisible ». Que l'on n'attende à la lecture de Glissant nul programme en dix ou cent propositions pour faire advenir cette « politique de la relation » que le poète appelle de ses vœux. Cela reste à écrire, à inventer. Un atelier collectif, en quelque sorte. L'Institut du Tout-Monde en sera l'une des forges. Cet « Institut », dont Edouard Glissant a annoncé la création en juillet dernier à Avignon, et qu'il a, entouré d'amis, présenté le 29 novembre dernier à la Maison de l'Amérique Latine à Paris, n'aura pas nécessairement pignon sur rue. Il sera aléatoire et nomade, imprévisible et fureteur, au croisement de « disciplines » (scientifiques, géographiques, artistiques, littéraires, juridiques, économiques, etc.) qui s'ignorent encore trop largement. « Son lieu n'est pas un non-lieu, il sera le lieu de tous les lieux », indique Edouard Glissant. Contre le discours uniforme de l'Occident qui se prend pour « Le Monde » et part de sa propre référence pour tracer les frontières entre ce qu'il nomme a posteriori « le monde africain », « le monde musulman », etc., le Tout-Monde cherche à faire place aux singularités au-delà des catégorisations réductrices qui constituent notre géographie intellectuelle. La Relation permet de Relater ces histoires individuelles et de les mettre en dialogue véritable pour dessiner ensemble le possible élargissement d'un horizon commun, d'un paysage qui serait de l'ordre d'une « tension d'une différence en soi qui se propose à la rencontre d'autres différences ». Comment ne pas saisir et partager l'urgence de cette « nouvelle région du monde » ?
Jean-Marc Adolphe
(avec la collaboration de Camille Louis)


Edouard Glissant, Une nouvelle région du monde. Esthétique 1, éditions Gallimard.
Pour plus d'informations : www.edouardglissant.com


Date de publication : 18/12/2006


Inséré le : 22/03/2007 00:00
Thèmes : esthétique, éthique,