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Voix de Palestine. Entretien avec Mahmoud Darwich.
« après nous, souvenez-vous seulement de la vie »
Chapeau : De l'écriture au théâtre et à l'actualité, les voix enchevêtrées du grand poète palestinien se répondent en un véritable art poétique. Il s'interroge sur ce que peut, face aux menaces, le langage.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 42
Mahmoud DARWICH écrivain
Catherine BéDARIDA rédacteur
Jean-Louis PERRIER rédacteur
Texte : Biographie / Né en 1941 près de Saint-Jean-d'Acre, Mahmoud Darwich a été expulsé de son village en 1948, lors de la fondation de l'Etat d'Israël. Il a vécu dans plusieurs pays, avant de s'installer en 1996 entre Ramallah (Cisjordanie) et Amman (Jordanie). Figure de la modernité littéraire arabe, il a publié une vingtaine de recueils de poésie dont, en français :
La Terre nous est étroite (Poésie/Gallimard),
Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? Ne t'excuse pas, Etat de siège (Actes Sud).
Entretien / Vous dites vous-même vos poèmes, parfois devant des dizaines de milliers de personnes. Quelle différence y a-t-il entre une lecture silencieuse et une lecture à haute voix ? Quelle est la place du corps ?« L'écriture, comme tout acte de création, s'élabore en secret. C'est une relation entre le créateur et la page blanche, un travail où le poète ne pense à rien d'autre qu'à écrire. Dire un poème, c'est prendre en considération la voix, le geste corporel, la lumière, ainsi que l'alchimie de la relation avec le public. Dans cette perspective, c'est une re-création, presque une deuxième écriture du poème, plus proche de l'acte théâtral que de l'écriture.
Comment le poème se transforme-t-il quand il emprunte le corps d'un autre ?« Le texte littéraire est multidimensionnel et le poète peut ne pas vouloir, ou ne pas savoir dire son propre texte. A chaque nouvelle lecture par un acteur, une nouvelle dimension du texte s'éclaire ; une nouvelle strate est ajoutée au poème, car la respiration d'un co-médien lui est propre. La cadence et le rythme viennent de la manière de respirer de chacun, celle du poète d'abord, puis celle de l'acteur. L'écrivain, quand il écoute quelqu'un d'autre dire ses textes, y découvre ainsi de nouveaux éléments. Il m'arrive de ne pas aimer l'intonation de certains comédiens. Par exemple, je n'ai pas aimé l'interprétation qu'a donnée Khalifa Natour des dernières pages de
Murale (Al Jidarriya). J'ai dit au comédien, qui est un ami :
“Ton intonation pourrait faire croire que la personne, à la fin, est toujours malade, alors qu'elle revendique la vie, qu'elle affirme une vigueur retrouvée.”
Cela a-t-il conduit à un changement du jeu de l'acteur ?« Oui, il m'a promis de faire revivre l'homme malade. L'année dernière, au cours d'une tournée en Italie, j'ai dit
Murale avec le comédien italien Sandro Lombardi. J'avais l'impression qu'il le disait mieux que moi. Grâce à lui, j'ai même préféré le texte italien à mon texte en arabe ! Je lui ai demandé :
“Pourquoi avez-vous choisi de dire ce texte ?” Il m'a répondu qu'il avait traversé une période de dépression, au point de tenter de se suicider, et, qu'en lisant
Murale, il avait décidé de revivre. J'en ai déduit que la poésie avait encore un rôle à jouer dans la vie, puisque ce poème avait été son remède. Voyez le paradoxe : le Palestinien voyait le personnage mort jusqu'à la fin, alors que l'Italien l'avait fait revivre.
Cette question du sonore est-elle déjà présente dans la phase d'écriture, au moment où vous composez le poème ?« Je suis particulièrement habité par la question de la musicalité, du rythme, de la cadence. Je domine bien la métrique, les différentes cadences connues de la poésie arabe. On dit qu'il y a seize mètres, mais il y en a en fait beaucoup plus, parce que chacun se ramifie en plusieurs branches selon l'inventivité du poète. Dans chaque mètre, il y a des cadences infinies. Je peux avoir une idée, un sentiment, une image, mais tant que je n'ai pas trouvé un rythme, je ne considère pas que le poème a commencé. Quand j'ai trouvé le rythme, je peux me mettre à écrire. Souvent j'ai besoin d'une incitation musicale extérieure. Quand j'écris un long poème avec plusieurs voix, plusieurs tonalités différentes – basses, moyennes, fortes –, j'ai besoin, pour les tonalités fortes, d'écouter Beethoven, par exemple, ou Chopin, pour les plus douces. Si je veux voyager, j'écoute de la guitare et du violon. J'avoue que je dérobe des éléments à la musique que j'écoute parce que je traduis cette musique en mots, en images, en sens. Elle me permet de passer de l'abstrait musical au concret.
Date de publication : 18/12/2006
Inséré le : 22/03/2007 00:00
Thèmes : écrits, Corps, Palestine, poésie, son, théâtre,