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Paysages dans le brouillage

[laps], du 2 au 27 mai à Mains d'Œuvres

Chapeau : Nouveau venu sur la carte des manifestations musicales hexagonales, [laps], entre Saint-Ouen et Paris, place au cœur de son projet la transmission de l'expérience sonore. Entretien.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : Espace critique

gregory CASTéRA responsable d'association
David SANSON rédacteur
Frédéric LE JUNTER plasticien
Sébastien LESPINASSE poète
andrea NEUMANN musicienne

du 02/05/2007 00:00 au 26/05/2007 00:00
Salle : Mains d'oeuvres
1, rue Charles Garnier
01 40 11 25 25
Saint-Ouen 93400 France (Ile-de-France)




Texte : En initiant, avec l'équipe de Mains d'Œuvres, leur projet [laps] (Les Ateliers Pratiques Sonores), Grégory Castéra et Maya Boquet ont cherché à tirer les leçons de leur expérience déjà solide – en dépit de leur jeune âge – en matière de pratique comme de diffusion artistiques. Convaincus de la nécessité de dépasser le clivage public spécialisé/« tous publics » autant que le problème de la « consommation passive » du spectateur, prenant acte du manque de visibilité des pratiques sonores « hors cadre » autant que du succès de certaines manifestations liées au sonore (Musique Action à Vandœuvre-les-Nancy, les Siestes électroniques à Toulouse, MIMI à Marseille, Continuum à Dijon...), ils ont voulu concevoir un événement d'un nouveau type, ni vraiment festival, ni tout à fait workshop : plutôt un « programme de résidences sonores participatives », ainsi que le dit Grégory Castéra dans l'entretien ci-dessous.
[laps] place ainsi au cœur de son projet la notion de « transmission » pour rechercher d'autres moyens de questionner, par l'expérimentation et la pratique, « l'idée du “sonore” à travers les genres artistiques contemporains et aux frontières de ceux-ci », et partant de l'idée de proposer d'autres manières d'« appréhender le sonore » (Grégory Castéra). Ateliers et conférences (souvent eux-mêmes « hors cadre »), installations et performances forment ainsi une « constellation d'initiatives aux frontières de la représentation et de la transmission », tout en s'articulant autour de quelques points fixes de rencontre (autour de l'atelier d'édition et du cabinet de curiosité, mais aussi de l'édition de catalogues ou d'émissions radiophoniques). Aux confins de la musique improvisée (avec l'Allemande Andrea Neumann), des musiques expérimentales et électroniques (le collectif néerlandais Steim), de la poésie (Sébastien Lespinasse) et de l'installation (Frédéric Le Junter) sonores, [laps], mariant l'enthousiasme et l'ambition, se propose d'élargir le champ d'action de l'expérience sonore autant que le public auquel elle s'adresse ; d'accélérer le brouillage des canons taxinomiques (en évoluant à la lisières des disciplines et catégories officielles) autant que celui des repères sensoriels.
Nous avons évoqué avec Grégory Castéra les raisons qui l'ont poussé à co-fonder cette manifestation, et à nous présenter une conception de l'expérience sonore qui prolonge certains des propos tenus par Daniel Deshays dans le dossier « Espace son » du numéro 42 de Mouvement. Il nous explique notamment comment [laps] a vocation, par sa nature même, à échapper au formatage et aux carcans institutionnels.

Comment et de quel constat est née l'idée de [laps] ?
Grégory Castéra : « Laps est né de préoccupations liées à la manière de recevoir une proposition artistique ou culturelle, à la volonté de donner à « pratiquer » le son, et, plus généralement, à l'envie de mettre en œuvre un travail construit et durable avec des artistes, des structures culturelles et des publics. Nous organisions, Maya Boquet et moi-même, depuis que nous habitons à Paris, des situations informelles ayant pour but de faire se rencontrer les gens autour de propositions artistiques exigeantes, en décloisonnant les approches et en jouant des contextes malgré les contraintes matérielles. Par exemple, une trentaine de présentations de travaux en appartement, les Moments Remuements, organisés depuis janvier 2006, et durant lesquels nous avons pu expérimenter concrètement des dispositifs jouant des modes de réception des travaux en présence. Depuis mars 2006, nous avons été rejoint par les membres de l'association Thalweg, Jassem Hindi et Christine Sehnaoui, qui participent à l'organisation du festival “Musique Improvisée Libre au Liban” depuis cinq ans. Une équipe d'environ dix personnes a été constituée et nous avons mis en œuvre le projet d'une manifestation, [laps], qui permettrait d'appréhender autrement le sonore. Le lieu Mains d'Œuvres, et plus particulièrement Camille Dumas, a accompagné ce projet, ce qui nous a beaucoup aidés. [laps] invite des intervenants (artistes, intellectuels, ...) à venir construire des dispositifs mettant en jeu leur rapport au sonore et impliquant les publics dans le processus de fabrication. [laps] se décline donc en diverses expériences de résidences. Ce serait une sorte de “programme de résidences sonores participatives”.
[laps] interroge un contexte en regard duquel un dispositif sera construit. Ce dispositif comprend autant les modes de présentations et d'échanges (déroulement, agencement...) que la manière d'en parler (communication, médiation) et de le produire (financement, identité de chacun...). Il est conçu par un collectif temporaire rassemblé pour cette action, constituées de membres de [laps], d'artistes, de professionnels, d'intellectuels, d'habitants du quartier... Il peut autant s'agir d'un atelier de deux heures que d'un projet architectural, d'un festival, d'une revue, d'un cycle de conférences, ...
Ici, nous agissons en regard d'un contexte – celui de Saint-Ouen – très différent du contexte parisien, où aux multiples lieux de diffusion de la musique et des arts contemporains répond le manque de lieux de création engagés sur un territoire. Saint-Ouen est une des villes ayant appartenu à la “ceinture rouge”, qui vivent une mutation importante avec, notamment, la venue de nouvelles populations attirées par des conditions de vie moins contraignantes. Au-delà de la barrière symbolique de la ceinture périphérique, bon nombre de lieux culturellement et artistiquement innovants ont vu le jour depuis quelques années. Un lieu comme Mains d'Œuvres montre les promesses portées par ces villes pour des artistes parisiens en voie de légitimation, ou demandant d'autres conditions de travail que celles imposées par les institutions.
Nous nous sommes alors demandés comment, à partir de nos préoccupations initiales, travailler sur l'idée de “faire un festival”. Notre choix s'est arrêté sur une manifestation d'une durée de 23 jours, avec trois projets mêlant installations, performances, ateliers et concerts.

[laps] accorde une large part à l'idée de transmission/médiation, en essayant de réellement impliquer un public le plus large possible : en quoi cela vous semble-t-il essentiel – en particulier dans le domaine de l'art sonore – et concrètement, comment cela se traduit-il ?
« Il faudrait tout d'abord préciser cette idée de public “le plus large possible”. Les opérateurs culturels se débattent depuis plusieurs décennies avec l'obligation d'une culture “pour tous”, objectif qui convient autant aux discours aristocrates humanistes (la culture pour tous, tant qu'il s'agit de celle légitimée par une certaine élite) que populistes (célébration démagogique des pratiques populaire et autosatisfaction dans l'illusion d'une communauté retrouvée). Les discours à l'œuvre dans la réception des pratiques artistiques amènent à des situations où appréhender se résume à valider des codes selon des schémas aboutissant, par exemple, aux vieux débats “populaire vs. élitiste”, et stigmatisés par des expressions du type : “Ça n'est pas de la musique/du théâtre/de la danse”... Personne n'est épargné par ces catégorisations, et le dispositif de représentation cimente ce comportement, aussi raffiné soit-il. Il n'est pourtant pas possible de proposer un dispositif permettant directement une appréhension construite de la proposition. Néanmoins, le fait de s'interroger sur le caractère signifiant de chaque élément organisant la représentation, de la scénographie aux modes de financement, permet de travailler les connotations culturelles à l'œuvre dans le phénomène de réception. Ces questions ont commencé à m'intéresser lorsque, en ralentissant une consommation importante de concerts, j'ai découvert des propositions liées aux spectacles dit “vivants” tels que peuvent en proposer la compagnie Vivarium Studio, Joris Lacoste ou encore Olga Mesa.
La question de la transmission est un terrain riche car cela permet de dire à qui s'adresse précisément un projet, et de quelle manière. Transmettre une technique ou un discours ne nécessite pas forcément le passage par l'atelier sous sa forme majoritairement reconnue. C'est aussi ce que j'entends par l'idée d'expérimenter des dispositifs. Il ne s'agit assurément pas d'“éduquer les masses”, mais de permettre des écarts, des appropriations inattendues.
Le cas du sonore est exemplaire. Comme c'est le cas pour le cinéma, la musique est devenu un art tellement “populaire” que beaucoup sont spécialistes, parfois involontaires, d'un ou plusieurs genre, même s'ils ne les ont pas étudiés. Cette spécialisation, ainsi que le formatage des pratiques musicales en courants culturels, font qu'il est très difficile de faire écouter quelque chose qui sorte de son champ de perception à quelqu'un qui n'est pas habitué à jouer avec ses propres référents culturels. Par exemple, il est souvent très difficile de faire écouter des musiques dites “expérimentales”, n'ayant pas de liens avec les cultures musicales les plus répandues. Ceci est notamment dû à l'état désastreux de l'enseignement artistique, au désengagement de l'Etat dans la diffusion des arts et des cultures sur les médias de masse et de la difficile prise en compte des questions de “médiation” par bon nombre d'opérateurs culturels. Ces constats ne sont pas nouveaux, et il faudrait les préciser. Néanmoins, le son reste un élément omniprésent du quotidien très peu exploré en tant que matériau non soumis à un ensemble de connotations.
Les projets proposés dans [laps] s'adressent à de petits groupes de publics, et ce, afin de permettre des échanges plus singuliers, tout en cherchant à s'éloigner des discours posés d'avance sur les démarches proposées. Aussi, cette approche compte s'adresser à un public très large, en tant que multitude fragmentée dans diverses activités. Cette idée de transmission se retrouve aussi dans la documentation qui accompagne [laps]. En plus des documents fournis sur les projets, deux modules ont été conçus : un atelier d'édition composé d'une photocopieuse et d'enregistreurs de cassettes que chacun pourra utiliser, dont le résultat fera l'objet d'une édition ; et un cabinet de curiosités où seront exposées les choses ayant influencé les artistes (du livre au souvenir, en passant par l'objet quotidien).

L'idée d'expérimentation, justement, est un autre des axes forts de [laps] : qu'entendez-vous par là, et qu'en attendez-vous ?
« Ici encore, il s'agit d'un lieu commun qui charrie beaucoup de fantasmes ! L'idée d'expérimentation résume le fait qu'il n'y a pas de solution miracle, de formule permettant un autre regard sur le travail de l'artiste qui ne soit absorbé dans un flot continu homogénéisant les propositions dans un “goût moyen”. Plutôt que des concepts, nous construisons des dispositifs, et ces dispositifs mettent en avant une approche pratique des démarches des artistes. Il peut s'agir de pratiquer une technique, un phénomène, un discours, à travers des espaces et des durées très variables. Le terme d'expérimentation s'exprime donc à la fois dans le caractère pratique des approches et dans l'incertitude et la fragilité des dispositifs proposés. En effet, il a été demandé aux artistes de proposer des dispositifs entre l'atelier, l'installation, la performance, le concert, l'édition, la conférence, tout en cherchant à préciser les types de publics auxquels s'adressent chaque étape du processus de création.

Comment caractériseriez-vous la programmation de cette première édition et les différents artistes en présence ?
« Cette première expérience rassemble trois projets en marge de la “musique”. Du 2 au 10 mai, nous invitons Andrea Neumann, musicienne allemande qui joue sur un intérieur de piano réduit et évolue dans l'univers de la musique dite “réductionniste” (c'est-à-dire improvisée, concrète et minimaliste). Ici, nous voulions prendre un musicien qui pouvait représenter les très nombreuses pratiques qui n'entrent pas facilement dans les critères institutionnels français, comme c'est le cas pour la musique improvisée ou certaines branches des musiques électroacoustiques qui flirtent avec le jazz, la musique actuelle, l'art contemporain...
Andrea Neumann côtoiera Frédéric Le Junter, plasticien fabricant des installations mécaniques et motorisées à partir de matériaux de récupération. Ses travaux sont représentatifs de bon nombre de pratiques qui font la part belle à ce type de matériaux et proposent des installations pertinentes sans pour autant passer par des outils informatiques ou électroniques.
Le pendant plus “technologique” de la manifestation sera représenté par le Steim, durant la deuxième quinzaine de mai. Ce centre de recherche hollandais, qui pourrait être comparé à l'Ircam, a adopté depuis les années 1960 des directions de recherche qui sont très éloignées des démarches françaises et qui offrent des perspectives très stimulantes, notamment en termes de détournement /fabrication d'instrument et de systèmes d'interaction entre corps et machine.
Ces trois directions nous semblent constituer une bonne manière d'interroger les idées et connotations liées à la musique. Chacun des projets invités propose des ateliers, une exposition et un concert. Il y aura aussi des après-midi de cinéma expérimental et de performance proposés par l'association Braquage, suivant des thématiques liées au sonore, ainsi que des interventions du poète toulousain Sébastien Lespinasse le 25 et le 26 mai durant la journée de clôture.
Des visites sont organisées tous les samedis à 17h, et tous les autres jours sur réservation. Celles-ci mêleront des présentations des expositions et installations par les artistes, ainsi qu'un atelier d'édition qui permettra au public de faire des commentaires sur les projets via une photocopieuse ou un enregistreur de cassette, qu'il s'agisse d'entretiens, de compositions ou de documentations qui seront rassemblés à a fin de la manifestation sous forme de catalogue.

Idéalement, que cherchez-vous à atteindre avec ce projet (autrement dit, que pourriez-vous considérer comme un gage de « succès » de cette première édition), et comment imaginez-vous le futur de [laps] ?
« Le succès de Laps, ce serait de permettre une multitude d'appropriation des projets proposés par les publics, les artistes entre eux et nous-mêmes avec eux, ainsi qu'un grand nombre d'actions collatérales, aussi modestes puissent elles être. L'idée serait que chacun puisse prendre le temps de se rencontrer, d'une manière non célébrative. Il serait particulièrement douteux de dire que l'objectif d'un tel projet répond à de grandes directives comme “l'éducation au son” ou, pire encore, le “vivre ensemble”. Nous essayons de donner à chacun la possibilité de pratiquer quelque chose de sensiblement différent, qui s'imprègnera dans un vécu et sur lequel il sera possible de s'exprimer.
Pour le futur, de nombreux projets sont déjà en cours de construction à Paris et en Europe, qui prendront des formes très différentes tout en suivant les objectifs et la méthode que nous avons établis. Le festival, s'il se réitère sous cette forme, se réalisera certainement en tant que biennale. »

Propos recueillis par David Sanson

[laps], Les Ateliers de Pratiques Sonores, du 2 au 26 mai à Saint-Ouen et Paris. Tél. 01 42 77 76 13
www.mainsdoeuvres.org
www.lapsnet.org


Date de publication : 03/05/2007


Mots-clés : participation, pédagogie, public, politique culturelle, transdiscipline, atelier
Inséré le : 27/04/2007 00:00
Thèmes : musique, art sonore, festival, musique contemporaine,