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Un instantané de la création actuelle
Compte rendu de la 23e édition de Musique Action
Chapeau : Du 14 au 20 mai dernier, Musique Action a déchaîné, à l'international, tout ce que l'univers sonore recelait d'éclectisme, de décloisonnement des frontières. En 23 ans d'existence, il a pris sa place sur la planisphère des festivals musicaux incontournables. Retour sur une programmation fournie
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Lionel MARCHETTI compositeur
Christophe ROY musicien
martine ALTENBURGER musicienne
Ninh Lê QUAN musicien
Eliades OCHOA musicien
anthony PATERAS pianiste
Catherine HEYDEN rédacteur
petit_musiqueaction.jpg (crédits : Marchetti / titre : Musique Action / )
recta_musiqueaction.jpg (crédits : Marchetti / titre : Musique Action / )
Texte : Bien loin de se cantonner à un seul univers, défrichant de fructueux chemins de traverse, pratiquant l'art de la diagonale et affirmant la pertinence des parcours transversaux, Musique Action se révèle être un excellent instantané de la création actuelle sous ses formes les plus inattendues. Métissage, hybridation et transversalité ne sont pas de vains mots pour qualifier cette programmation mêlant musiques contemporaine, improvisée, électroacoustique, performance, danse, vidéo, installations, photographie. De Georges Aperghis à Camel Zekri avec les trompes de Centrafrique, au chant diphonique mongol de Gendos Chamzyryn ou à la musique indienne d'après guitare hawaïenne avec Debashish Bhattacharya ; de l'improvisation de haut vol (avec Fred Frith, Joëlle Léandre, Barre Philips, Daunik Lazro, Urs Leimgruber, Sophie Agnel, Michael Nick et Xavier Charles) aux expérimentations concrètes et électroacoustiques de Lionel Marchetti, Jérôme Nœtinger, Hervé Birolini, Xavier Garcia et du collectif Ouïe-Dire ; du free-rock-contemporain le plus fou avec les Molécules, Ted Milton ou Sol, à l'interdisciplinarité musique-théâtre-danse-vidéo-arts plastiques d'Alexis Forestier, Patricia Kuypers/Franck Beaubois/Ninh Lê Quan, Loris Binot/Thierry Devaux ou Konck Pack, Musique Action fait partie de ces trop rares festivals en France sachant se jouer de toute appartenance esthétique et de toute inscription dans un « genre » qui impliquerait une rigidité de propos musicalement malvenue.
Des ensembles sachant cultiver leur originalité, tels que le
Nomos de Christophe Roy, constitué de 12 violoncelles,
Ultim'Asonata, le
Quatuor Hêlios ou la toute jeune formation
[h]iatus, ont proposé un panorama haut en couleurs de la création musicale contemporaine. Tandis que Nomos s'est illustré dans des œuvres Donatoni, Kagel, Xenakis et des créations de Stefano Bonilauri et de Jean-Baptiste Devillers, Ultim'Asonata a proposé un répertoire composé d'œuvres de Globokar, Saariaho et Lachenmann. Quant au Quatuor Hêlios, il a créé la dernière œuvre de Georges Aperghis,
Seuls à Seuls, avec ses trouvailles de mise en espace et ses merveilleuses explorations sonores, entre instrumentarium rudimentaire et haute technologie. Enfin, la jeune bande de [h]iatus a réalisé le challenge de réunir composition et improvisation, par la grâce d'interprètes excellant dans les deux pratiques :
« Nous voulons proposer des passerelles entre la composition et l'improvisation, jusqu'à brouiller les pistes. Jouer des œuvres de compositeurs contemporains, mais aussi rendre à l'interprète sa place à part entière dans la création », comme l'expliquent Ninh Lê Quan et Martine Altenburger. Le pari est réussi puisque des œuvres de Luciano Berio, Joshua Fineberg et Jean-Christophe Feldhandler ont été jouées en alternance avec des pièces improvisées dans lesquelles il était parfois difficile de préciser où finissait la composition, où commençait l'improvisation... et vice-versa.
Géraldine Keller, chanteuse dans [h]iatus, était également l'époustouflante invitée d'honneur du collectif nancéen
Emil 13 pour une création exemplaire de liberté musicale, se plaisant à provoquer le télescopage : du jazz au contemporain, à l'improvisation, au théâtre musical, à la poésie...
De son côté, le quintette
Sol, emmené par le bassiste/chanteur Luc Ex, a fait vibrer les voix de tous ses musiciens – Veryan Weston au piano, Hannah Marshall au violloncelle, Isabelle Duthoit à la clarinette et Tony Buck à la batterie – et su développer un dynamisme tonitruant, jubilatoire et virtuose dans des compositions et improvisations rafraîchissantes, dans la lignée d'ensembles désormais légendaires comme Roof (avec Tom Cora) et Four Walls (avec Phil Minton).
Du côté de la musique concrète et électroacoustique,
Crowds, création de
Bertrand Gauguet et
Hervé Birolini, a développé la thématique de l'individu face à la foule – de l'instrument acoustique improvisateur face à la composition électroacoustique, et de leur orchestration transmise par huit haut-parleurs. Le compositeur
Lionel Marchetti était à l'honneur de cette édition avec la diffusion de trois de ses œuvres de musique concrète. Il a en outre présenté son duo avec la danseuse Yôko Higashi, ainsi que le tryptique
Duo – Duos – Duo associant
Pétrole (lui-même au magnétophone à bande et micro et Yôko Higashi à la voix et au micro) à
Chewbacca (Damien Grange à la voix et au micro, Adrew Dymond à la batterie) en une performance punk-
noise-bruitiste proposant un espace totalement saturé de présence, de chair et de sueur, espace physique vibrionnant et hérissant aux croisements prolixes et complexes. Marchetti devient scratcheur de bandes, la sombre Higashi égrène un chant envoûtant, dont Damien Grange et Andrew Dymond sont les véritables conducteurs d'énergie pure, au féroce engagement corporel.
Sur le versant de la transdisciplinarité, Musique Action a multiplié les combinaisons possibles. Le projet
Xem Nun de
Camel Zekri proposait une rencontre entre improvisation européenne et musique traditionnelle africaine, avec les trompes Ongo-Brotto de Centrafrique, impressionnantes racines d'arbres évidées par les termites. Images et sons de voyage nourrissent cette création liant tradition et modernité, pour un spectacle sensible, poétique et interactif, à dimension universelle.
Avec
State of Play de
Konck Pack, le trio Roger Turner (percussions), Thomas Lehn (synthétiseur, piano) et Tim Hodgkinson (sons enregistrés) s'est élargi au quintette avec la chanteuse Dorothea Schürch et la vidéaste Ramona Poenaru, réalisant des manipulations en direct, pour une performance ludique maniant l'art de l'ellipse, de la synchronisation/désynchronisation et du brouillage.
Le quartet de
Loris Binot, en collaborant avec le plasticien-metteur en scène
Thiery Devaux et la danseuse butô
Yuko Kominami, a élaboré une performance à la spatialisation évolutive selon ses structures métalliques, tandis qu'éclairs, fulgurances lumineuses et sonores, traversent les textures électroniques et les boucles répétitives.
La compagnie
Les Patries imaginaires, pour sa part, associait musique électroacoustique, danse et lumières sur le principe du décalage et des effets de rémanence dans le processus de la représentation et de la perception.
Enfin, place a été faite aux expérimentations jubilatoires, telle celle de
Ricardo Arias,
« autodidacte en ballons de baudruche » – aux côtés de Tatsuya Nakatani, impressionnant aux percussions, et de Vic Rawlings au violoncelle et traitements électroniques – ou encore
Panch, avec sa musique chauve et tynguelienne, sa danse bruitiste, ses toupies diverses.
Dans le domaine de l'improvisation, des personnalités incontournables étaient invitées pour des rencontres attendues et marquantes, telles que celles du guitariste
Fred Frith avec les percussions d'
Ahmad Compaoré ou avec
Chris Cutler. Le trio d'
Urs Leimgruber (saxophones ténor et soprano), avec
Barre Philipps (contrebasse) et
Jacques Demierre (piano), a cultivé les retenues et les tonitruantes résonances, en donnant au silence une partie intégrante, filant des lacets d'imaginaires... Cette formation « historique » qu'est le trio saxophone/piano/contrebasse trouve ici sa pleine maturité, suggérant une acoustique autre, dans la volubilité ou l'effleurement, avec ses pointes de gravité, de poésie et de malice. La liberté s'honore dans la submersion, l'émotion et la placidité.
Le
Quartet Noir formé par Urs Leimgruber (soprano et ténor saxophone), Marilyn Crispell (piano), Joëlle Léandre (contrebasse), Fritz Hauser (batterie) est celui de l'évidence. Evidence de l'extrême dextérité et de la maîtrise du souffle de Leimgruber, de l'éveil et de la vivacité de Léandre, des tapis d'une finesse extrême que Crispell et Hauser déroulent comme pour une cérémonie où l'on conjurerait les esprits, chassant les mauvais de ses archets, de ses baguettes, de son souffle, de ses attaques, en une véritable chorégraphie du sonore où la parodie jamais ne tomberait dans l'excès. Le double héritage taylorien et coltranien de Marylin Crispell confère une texture étrange à ce quartet, entre abstraction de l'improvisation totalement libre, et harmonies élaborées d'un jazz ouvert à tous les possibles...
Autre quartet, le
Qwat Neum Sixx formé par Jérôme Nœtinger (électronique), Sophie Agnel (piano), Michaël Nick (violon) et Daunik Lazro (saxophone baryton) met à profit une science extrême du son d'ensemble et de sa circulation, servie par la patience méticuleuse de Sophie Agnel, la détermination farouche de Lazro, l'insistance râpeuse du violon de Nick et les volutes en spirales de l'électronique. Tous quatre élaborent une chaîne musicale dans la retenue ; dans le plus petit battement d'aile, le plus petit bruissement, le quartet est création d'espaces, nuages flottants...
Le contrebassiste nancéen
Louis-Michel Marion, poète du son et des cordes à la force tranquille et assurée, a offert quant à lui un solo magistral, sachant nourrir avec raffinement le déploiement du sonore, de l'infiniment petit et précis à l'amplitude la plus aérienne.
Le fil rouge de cette édition a sans nul doute été l'Australie, avec la découverte en France d'
Anthony Pateras. Son solo de piano préparé restera gravé dans les mémoires comme l'un des concerts marquants de ce Musique Action. Fervent admirateur de Cor Fuhler et de Chris Abrahams, Pateras veut traiter le piano comme un instrument électronique, étendant son registre à des sonorités inattendues tout en conservant une technique de jeu classique :
« J'aimerais faire de la musique électronique sans électronique, étendre la perception du son et jouer du piano comme d'un ordinateur. Comme s'il s'agissait d'un orgue dont on tirerait les manettes... », dit-il. Il joue sur des ruptures radicales, des épures paysagères, acheminant le silence en une progression de résonances, tempérant un clavier devenu palette de peintre du son, empreintes de poésie pure. Acoustique, mécanique, enchevêtrements et superpositions, perspectives de l'étonnement permanent, du très dense à l'infinité aérée... Boris Vian aurait sans doute trouvé là un idéal pianocktail.
Présent au sein de plusieurs formations, Anthnony Pateras s'est également produit en duo avec Natasha Anderson (électronique) et avec son trio (Sean Baxter, percussion/David Brown, guitare préparée), qui rencontrait pour la première fois le clarinettiste Xavier Charles, pour un détournement virtuose des sonorités de leurs instruments en une magnifique approche commune, toute en recherche de nouvelles textures et matières sonores.
Le festival s'est conclu cette année avec la musique généreuse et festive des Cubains
Eliades Ochoa y el Gruppo Patria – rendus mondialement célèbres par le
Buena Vista Social Club de Wim Wenders –, rassemblant le public en une danse savoureuse et effrénée. Dominique Répécaud, directeur du Centre Culturel André Malraux, citait justement les mots de Federico Garcia Lorca :
« Le vent dit : “Je suis l'éternel rythme”. » Un magnifique résumé de ce revigorant souffle de créativité que Musique Action apporte au sein du paysage musical français.
Catherine Heyden
Le festival
Musique Action 2007 s'est déroulait du 14 au 20 mai 2007 à Vandoeuvre-lès Nancy.
www.musiqueaction.com A noter : Le concert de
Qwat Neum Sixx est diffusé le mercredi 30 mai à 15h dans le cadre de l'émission
A l'improviste, sur France Musique (
www.radiofrance.fr)
Le duo
Anthony Pateras/Robin Fox joue le 9 juin à Mulhouse, dans le cadre du festival
Neia Musik (
www.neia.fr)
Date de publication : 30/05/2007
Mots-clés : action, instantané, création contemporaine, international, eclectique
Inséré le : 29/05/2007 00:00
Thèmes : festival, musique,