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Tous les arts au Kunsten
Retour sur l'édition 2007 du festival bruxellois
Chapeau : Le KunstenFestivaldesarts a gardé le cap : une programmation internationale audacieuse, qui traverse en contrebande théâtre, danse, musique et arts visuels. Le Japonais Toshiki Okada est la révélation de cette édition où l'on a également repéré le
K.O.D. d'Isabella Soupart
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : Dossiers
Christophe SLAGMUYLDER Directeur Artistique
Enrique Diaz Metteur en scène
Alvis HERMANIS directeur de théâtre
Edit KALDOR artiste
Richard MAXWELL Metteur en scène
Toshiki OKADA Metteur en scène
Isabella SOUPART Metteur en scène
Gwénola DAVID critique
petit_kunstenfestivaldesart.jpg (crédits : Kunstenfestival / titre : tous les arts au kunsten / )
du 04/04/2007 00:00 au 26/04/2007 00:00
Bruxelles 1050 Belgique
Texte : Une liasse de pages brochées serrées, délestées de l'habituelle couverture soigneusement façonnée. Le contenu s'offre d'emblée, se passera bien de la surface cartonnée censée le protéger, destinée peut-être à taper l'œil, à séduire, faire signe extérieur... la brochure du 12e KunstenFestivaldesarts raconte assez bien, dans sa facture même, le projet de ce festival créé en 1992 à Bruxelles par Frie Leysen : se défaire des étiquettes disciplinaires, brouiller les lignes de fronts communautaires et s'affranchir des pages de garde qui pourraient empaqueter l'art dans les visions lissées du culturellement correct. Ouvrir sur une feuille blanche, où le spectateur imprimera à sa guise ses impressions et ses réflexions au fil des jours...
« Le Kunstenfestivaldesarts est un festival de créations au sein duquel des artistes partagent leur vision personnelle du monde avec des spectateurs prêts à remettre en question et élargir leur champ de perspectives. » Voilà la mission. C'est écrit en préambule.
Christophe Slagmuylder, nouveau directeur artistique depuis que la fondatrice a passé la main l'an dernier pour aller globe-trotter vers d'autres projets, a gardé le cap : bilingue, bicommunautaire et international, le programme affichait quelques trente propositions, dont la moitié de créations, sillonnant l'Europe de part en part, passant d'un continent à l'autre, traversant en contrebande le théâtre, la danse, les arts visuels et la musique. Des œuvres toujours exigeantes, éminemment singulières, parfois déroutantes, voire décevantes, le plus souvent passionnantes par ce qu'elles révèlent du geste artistique au défi du réel et de son incertaine consistance.
La question noyaute radicalement
The End of Reality, de Richard Maxwell, une des pièces les plus stimulantes de cette édition. Dans le QG d'une société privée de surveillance vidéo, des agents de sécurité déroulent le scénario taillé dans la banalité étale du quotidien. Conversations bas de gamme, langage fast-food, dialogues de série B... bagarres, rupture sentimentale, problèmes familiaux et religion...Tout semble tremper dans le jus fadasse du théâtre réaliste, recyclage maladroit d'un soap délavé à force de vacuité. Sous la lumière crue des néons, les comédiens se montrent en tous points conformes aux stéréotypes de leur rôle, juste un peu décalés peut-être. Apparemment conformes. Car les personnages, produits dérivés du divertissement de masse, butent sans cesse au seuil d'une histoire qui n'advient pas. Héros sanglés dans l'uniforme des clichés télévisuels, ils patinent, imperturbablement médiocres, vaguement mal heureux, prisonniers à jamais solitaires dans l'interstice étroit d'une hyper-réalité désespérément terne. La réalité, définitivement artificielle, contaminée par le reflet d'elle-même passé au filtre de l'
entertainment, se dissout dans son inconsistance.
Richard Maxwell n'en finit pas d'emboîter les niveaux de fiction, superposant registres de jeu et genres théâtraux, mêlant acteurs professionnels, impeccables de naturel, et amateurs, qui sonnent faux.
« Ta réalité est définie par ce que tu présumes que les gens pensent... » dit l'un d'eux. L'auteur-metteur en scène new-yorkais rompt ici avec l'anti-théâtralité sans appel de ses précédentes pièces. Il chatouille même le burlesque et pille quelques scènes dans le répertoire tragique, comme pour répondre d'un insolent pied-de-nez à ceux qui qualifient son théâtre d'« inexpressif ».
décape froidement le gloss américain et laisse poindre la détresse d'individus incapables de d'être un « eux-mêmes » qui n'existe pas vraiment autant que de se hisser parmi les stars qui leur servent de modèles. Simplement coincés dans les parangons d'une société formatée par les médias.
Ce questionnement du réel et de l'identité trouve un écho dans Point Blank, d'Edith Kaldor. L'artiste, d'origine hongroise et bruxelloise d'adoption, s'est inspirée du parcours de son amie Io, une jeune New-Yorkaise partie faire le tour d'Europe et qui, zoom au poing, a photographié secrètement des passants, des gens dans leur intimité, pour observer diverses expériences et décider de son chemin de vie. Une performeuse présente sur grand écran les photos, archivées dans un ordinateur en dossiers, sous-dossiers, sous-sous-dossiers. Lieu, âge, situation sentimentale, mode de vie, époque... quels critères utiliser pour classer le réel, pour le saisir, le restituer ? L'image ne nous abuse-t-elle pas ? Quelle est la part de projection ? Et sans cesse, le réel déborde de la case assignée, s'échappe de l'instant figé en couleur, agglutiné dans l'indéterminé d'un temps passé. Irrépressiblement multiple et singulier. Trop vivant. Si cette tentative de cartographier, de rationnaliser l'infinie diversité des situations humaines soulève des enjeux intéressants, Edith Kaldor reste en surface et glisse progressivement dans l'anecdote, agrémentée de philosophie à la petite semaine. Sans doute ne peut-on se confiner au rôle de simple observateur : il faut entreprendre soi-même une traversée...
Dans une esthétique très différente, Seagull-Play se révèle en revanche une captivante traversée de La Mouette de Tchékhov. Le metteur en scène brésilien Enrique Diaz et ses comédiens, bien connus en France, s'emparent du chef-d'œuvre de Tchékhov et frottent les mots avec leurs propres questionnements. L'art et la vie résonnent ensemble en un troublant écho. Treplev appelait à l'invention de « formes nouvelles » : cette mise en scène y répond magistralement par les conventions du théâtre, la puissance de la représentation, bouleversante de « vérité » (1).
Five Days in March, de Toshiki Okada, restera sans doute comme « LA » découverte de cette édition. La fable se résume pourtant en quelques phrases : en mars 2003, à la veille de l'offensive en Iraq des forces américano-britanniques, que le Japon rejoint pour la première fois depuis 1945, Minobe et Yukki, 25 ans approximatifs, se rencontrent lors d'un concert et s'enferment quatre jours dans un « love hotel » de Shibuya, quartier animé de Tokyo. Tandis qu'une manifestation proteste contre la guerre, eux restent enfermés... Ils se sépareront sans même connaître leur prénom.
Le théâtre du jeune Toshiki Okada intrigue d'abord par la langue : un parlé dégurgité à flots continus, noyé dans le tourbillon des mots, qui s'accumulent, s'entassent, hésitent et repartent à la charge comme pour assaillir une pensée qui se délite toujours. L'auteur, qui reconnaît volontiers l'influence de Brecht et d'Oriza Hirata sur sa démarche, tricote minutieusement un « japonais oral hyperréaliste », très proche du phrasé inarticulé des jeunes Tokyoïtes. Le langage, morcelé, dilué dans un entrelacs de paroles abandonnées aussitôt que commencées, ne trouve de signification que dans la globalité. Surtout, il est en permanence dédit par le corps : les gestes, prélevés dans l'anodin de nos attitudes, précisément agencés en une partition parallèle, laissent échapper l'inconscient sous le verbe et trahissent le mal être au sein d'une société très codifiée où la violence n'éclate pas en public mais est intériorisée et se retourne contre les individus. Le récit glisse de l'un à l'autre des sept comédiens, qui parfois se glissent dans un personnage, empruntent une identité, temporairement. S'appuyant sur une remarquable maîtrise de la direction d'acteurs, Toshiki Okada montre une réalité en porte-à-faux, une génération désorientée, dépassée par les événements, littéralement.
The Ice, « A collective Reading of the book with the Help of Imagination in Riga », pointe également la violence et les mécanismes de manipulation, qui n'ont là rien d'intériorisé. Cette lecture collective du roman du russe Vladimir Sorokine, orchestrée par le Letton Alvis Hermanis, directeur du New Riga Theatre, plonge dans une Russie post-soviétique gangrénée par la dépravation sexuelle, la consommation effrénée et les trafics mafieux. Une étrange secte, rassemblant des frères et sœurs blonds aux yeux bleus qui parlent « la langue du cœur », veut « anéantir une société corrompue et retrouver un état purifié de ses parasites ». La rédemption de l'humanité, autrement dit... Souples, inventifs, les quatorze comédiens investissent l'ère de jeu, un simple cercle délimité par des chaises, et jouent les scènes sans effets ni costumes, tandis que des albums photos sont donnés aux spectateurs pour stimuler les imaginaires. Puis, c'est une BD érotique qui est distribuée, version imagée du récit d'une jeune fille qui raconte sa déportation vers l'Allemagne nazie durant la « Grande Guerre patriotique » et livre le mystère de la glace. Où est la pornographie, finalement ? Entre fable politique et science-fiction, The Ice file une allégorie ambiguë où l'idéologie nazie et le communiste s'interpénètrent et s'insinuent jusqu'à aujourd'hui. Ce spectacle résiste à toute interprétation univoque. Extrêmement dérangeant.
Chemin faisant, quelques thématiques se sont dessinées dans la trame de la programmation, tirant les fils d'une réflexion sur le « cosmopolitique », l'« artiste-auteur » et les « utopies d'hier pour le futur ». Ces trois sujets furent d'ailleurs au cœur des discussions du groupe « Residence et Reflection » qui, durant dix jours, a rassemblé des artistes et des journalistes, belges ou venus des quatre coins du monde, pour assister aux spectacles et partager leurs observations et points de vue critique. Organisée en collaboration avec le Vlaams Theater Instituut, cette session fut un moment privilégié qui a permis de pousser l'exploration des œuvres, de croiser les idées et les expériences... de décaler son propre regard. Si de telles initiatives pouvaient faire exemple...
Gwénola David
(Lire également ci-contre le compte rendu par Bruno Tackels de K.O.D. (Kiss of death), chorégraphie d'Isabella Soupart.)
1. Nous reviendrons à la rentrée sur ce spectacle, repris dans le cadre de Temps d'images, festival initié par la Ferme du Buisson et Arte, et du Festival d'Automne.
Le KunstenFestivaldesarts s'est déroulé à Bruxelles du 4 au 26 avril 2007.
www.kfda.be
Remerciements à Thalys.
Date de publication : 30/05/2007
Mots-clés : Bruxelles, programmation, riche, émerveillement
Inséré le : 30/05/2007 00:00
Thèmes : compte rendu, festival, transdisciplines,