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« L'art de l'exposition c'est l'affolement es curseurs »
Entretien avec John M. Armleder
Chapeau : L'exposition que vient de consacrer le Mamco à l'une des grandes figures de l'art actuel échappe à la notion restrictive de rétrospective. Nulle linéarité, nulle chronologie, au profit d'un hors temps qui se moque des modes et des stylistiques. JohnM. Armleder circule au travers de 40 ans d'activité
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 43
John M. ARMLEDER artiste
Patricia BRIGNONE rédacteur
Texte : Biographies : John M. Armleder est né en 1948 à Genève, où il vit et travaille (ainsi qu'à New York). En 1969, il fonde le groupe Ecart avec Patrick Lucchini et Claude Rychner. Entre 1973 à 1983, il crée la galerie, la maison d'édition et la librairie du même nom. Son œuvre dépasse dès lors les frontières suisses et européennes. C'est au Consortium à Dijon, en 1983, qu'a lieu l'organisation de sa première exposition en France, alors que les galeries Marika Malacorda, puis John Gibson, seront les premières à introduire son œuvre à New York dans les années 1970. Depuis, il multiplie les manifestations à travers le monde. Parmi ces dernières, citons celles à l'ACE Contemporary de Los Angeles, à l'ICA de Philadelphie et à la galerie Art & Essai de Rennes en 2006. Par ailleurs, John M. Armleder enseigne également en Suisse et en Alle-magne, et il organise des expositions.
Faire se rejoindre rigueur et excès, « para-supréma-tisme » (selon le terme même de John M. Armleder) et baroquisme ; art de la monochromie alliée à un certain minimalisme ou « néo-constructivisme », et « salon d'ameublement » aux murs pastel et mobilier exotique ; le « tout cheap » et le « tout chic », sans oublier le « tout culturel » (genre auquel appartiennent sans conteste les sculptures « maisons à chats » surdimensionnées visibles dans l'exposition), se trouvent conjugués dans une approche iconoclaste. Son auteur nous avait déjà introduits aux dialectiques les plus fécondes avec ses
Furniture-Sculpture, déjouant le rapport peinture/objet/sculpture (genre transhistorique toujours efficient avec la présentation dans l'exposition de quelques spécimens à échelle environnementale). Sa reformulation critique et distanciée de la postmodernité (incluant dans cette lecture sa propre œuvre revisitée) élargit aujourd'hui sa syntaxe à un éclectisme jubilatoire, alimenté par des modalités de « mise en place » au large spectre. Cela va de son usage « op » du
wall drawing (remis ici en situation spatiale au sein même du musée) à sa vision très libre, transposée du monochrome comme paradigme de la modernité, détectable au travers de nombreux dispositifs, dont certains tout à fait inédits : murs de ouate ou tendus de satin plissé noir (concrétisation d'un projet non abouti conçu pour la Secession à Vienne), ou encore recouverts d'acétane brillante rehaussée de néons. Cette saturation tous azimuts des signes et des sens, induits par un jeu savant de connotations et d'usages à la fois rigoureux et débridé des médiums, tend à cette esthétique du brouillage et de la déhiérarchisation généralisée qu'évoque John M. Armleder lorsqu'il parle
« d'affoler les curseurs ».
P. B.
Entretien avec John M. Armleder : « L'idéal eût été de ne faire qu'une seule œuvre d'art », avez-vous dit un jour. Vous pensiez sans doute en termes quantitatifs ; on serait tenté de dire que vous vous en approchez si l'on envisage la manifestation du Mamco à Genève sous l'angle de la figure de l'éternel recommencement de l'œuvre... Est-ce ainsi que vous avez imaginé cette exposition, comme une œuvre unique et totale ?« Au départ de tout projet, aussi surprenant que cela puisse paraître, je n'ai jamais d'idée préconçue. Je ne prévois rien, il advient plus ou moins ce qui va bien arriver. Mais ce qui en résulte, en dépit du fait que j'ai recours ou non à des pièces précédentes ou à un éventail de pièces, c'est l'exposition en tant que pièce nouvelle. Nous n'avons jamais eu, aussi bien moi-même que Christian Bernard, directeur du Mamco, une stratégie dirigiste. C'est plutôt au gré des circonstances et par l'affinement du projet que s'est créé un ou des parcours, mais aussi différentes pistes pour aborder cette exposition. Ainsi pouvait-on la lire de haut en bas et de gauche à droite, au travers de la trentaine de salles du musée réparties sur les quatre étages ; ces différents parcours favorisant tantôt un sens, tantôt un autre. Ce déroulé-là fait partie du concept général de l'exposition.
L'exposition démarrait au quatrième étage du musée (ce qui correspond au sens habituel de la visite du Mamco), avec un
graffiti urbain rapporté, trouvé dans une rue de Genève écrit au bombage :
“Oh ! et puis non”, qui avait retenu mon attention, du fait qu'il s'agissait à la fois d'un
statement, d'une prise de position d'un graffeur et simultanément d'un renoncement à l'acte formel, de sa décrédibilisation en quelque sorte. Ce
graffiti dans ce contexte d'ouverture de l'exposition pouvait se lire comme une enseigne, mais en aucun cas comme un programme. Il appartient à ce jeu de constructions de paradoxes qui m'intéresse, où tout semble relever d'une sorte d'indication ou de “légende” envers ce que l'on perçoit, et en même temps d'une dérive possible.
Le déroulé de l'exposition démarrait avec un accrochage relativement classique, au sens muséal du terme, présenté dans une série de petites salles (et dicté par l'architecture même du Mamco), tenant plus du principe du
“white box”. Il renvoyait au type de monstration des expositions que j'ai pu faire dans les années 1980, échappant toutefois à toute logique chronologique. On pouvait y lire tout un propos autour de la notion de tableau envisagé sous différentes formes (sur panneaux d'Isorel perforé, constitué de miroirs ou de tout autre élément qui n'est pas à proprement parler de la peinture sur toile) ; on pouvait y décrypter également l'idée de l'œuvre niée par son accroissement (prise dans une sorte de nuage ou de pavage, par exemple). Ce sont là quelques formules de mise en place à partir desquelles le spectateur lui-même pouvait en l'occurrence construire ses propres pistes de lecture. Puis ensuite, au fur et à mesure que s'effectuait la descente – au travers des différents éta-ges –, les choses se déconstruisaient ou se surajoutaient, telle une descente aux enfers, comparable en même temps à un paradis, pour s'achever au milieu des animaux empaillés, des fleurs (faisant se côtoyer vraies et fausses imitations de la nature), de la musique hawaïenne... On procédait ainsi au travers des trente-cinq salles à une espèce de balayage du bon et du mauvais usage d'une œuvre.
Date de publication : 24/03/2007
Mots-clés : affolement, curseur, mobilier, sculpture
Inséré le : 31/05/2007 00:00
Thèmes : arts plastiques, arts visuels, entretien, rétrospective,