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Chanson de geste cru


«Confort et complaisance»



Du 27 au 30 septembre 2001, le chorégraphe montréalais Benoît Lachambre présentait en première mondiale Confort et Complaisance, une litanie de corps où la nudité s'exhibe jusqu'à l'extrême.


Dès le hall d'entrée de l'Usine C (1) on était prévenu: des danseurs nus sous des manteaux de fourrure, présences stoïques face à une queue grouillante de spectateurs, un homme nous dévisageant sur talons aiguilles, un autre se jetant à nos pieds. Et l'invitation à suivre le parcours scénographique mis en place par Julie Andrée T. jusqu'à l'espace scénique où le public prend place, séparé en deux groupes, face à face.
Et voilà, ça continue.. jusqu'au bout..
La dernière création de Benoît Lachambre Confort et complaisance sonne comme une chanson de geste cru, une vaine épopée contemporaine scandée aux rythmes du désir. Un refrain qui s'égrène au fil du temps spectaculaire: «Un choix. On glisse. On embrasse. On enlace. On touche. On ferme les yeux. On arrête. On recommence. On s'attarde. On dévisage. On recommence. Un choix. On tire. On arrête. On vise. On dévisage. On s'attarde. On glisse. On recommence.» Les corps de Benoît Lachambre et de ses chorégraphes-interprètes (2) exhibent cet éclatement du sens et du désir jusqu'à en dessiner une topographie de l'extrême et du singulier. Ils évoluent aux rythmes de cette production pulsionnelle créant un sentiment de multiplicité débridée. Ici les corps sont nus et la nudité est totale: ce ne sont pas les artifices des vêtements en fourrure portés par intermittence au gré des rencontres, ni ces images d'une sexualité dévoilée jusqu'à la fêlure, mais ce qu'il reste après tout ça. Une nudité dérisoire, un geste à découvert, un corps qui n'a plus peur de la douleur parce qu'il sait rire de lui-même. Benoît Lachambre chorégraphie l'extrême, là ou ça casse et ça dérape. Il sonde les handicaps intérieurs et cherche à travers eux à reconsidérer les conventions du langage, à réinventer une identité enracinée dans la solitude des individus. L'être humain n'est considéré ni du point de vu de son origine, ni de sa finalité, et paradoxalement nous assistons à une mise en scène de l'archaïsme et du primitif et à une représentation contemporaine. Depuis la création de sa compagnie parBleux en 1991 et de ses pièces aux titres évocateurs, The water fait mal, L'âne et la bouche, Dédanses d'elle, L te croit, Solo à la hanche, L'aberration des traces, Benoît Lachambre explore la fragmentation du corps, celle du mental et de l'organique. C'est en déstructurant ce qui tient lieu de reconnaissance collective, qu'il plonge dans un espace et un temps individuels. Il se livre à la seule imagination de l'être et aux univers de l'(im)possible qui en découlent. La fragmentation comme seul système de survie contre la matière qui fout le camp. Même les organes y perdent de leur belle hiérarchie héritée de l'histoire: fi du coeur, noble organe de la vie et de l'amour, de la gravité et de son fier pivot vertical, du cerveau et de sa grandeur intellectuelle. Tout est dans tout et rien n'est conséquent de rien. C'est à partir de ce point seulement que Benoît Lachambre commence son travail et fait basculer les stéréotypes de représentation du corps.
Au sortir de Confort et Complaisance, on se surprend à se demander ce qui reste lorsque l'on a évacué la beauté, la reconnaissance d'un langage par des signes maintes et maintes fois répétés, le temps et l'espace collectif: peut-être quelque chose «d'humain, trop humain».


Alexandra Baudelot


1 - En plus d'être l'adresse permanente de la compagnie Carbone 14 dirigée par Gilles Maheu, l'Usine C, ancienne Usine Raymond et patrimoine industriel montréalais, est un centre de création et de diffusion pluridisciplinaire ouvert à la danse, au théâtre, à la musique et aux arts visuels. Rens. 1 514 521 41 98. e.mail. info@usine-C.qc.ca
2- Martin Bélanger, Robert Gautier, Joe Hiscott, Tonja Livingston, Laurent Maslé, Jacques Moisan, Pierre Aubio, Julie Andrée T.

Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2001-07-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : langage, imagination, organique, humain,
Artiste(s) : Alexandra BAUDELOT (rédacteur), Benoît LACHAMBRE (chorégraphe), Julie ANDRE T (scénographe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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