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Une vie et ses éclats


"La Chambre d’Isabella", de Jan Lauwers



Au Théâtre de la Ville, à Paris, du 3 au 6 mai, reprise d’un spectacle dont le succès au festival d’Avignon, en 2004, consacrait le « théâtre de friction » de la Needcompany.


Elle est belle, formidablement. Son rire rugit. A la fois gazelle et lionne. Elle a 103 ans, a traversé tout un siècle en amazone. D’une liberté insolente. Elle est l’île qui l’a vue naître, battue par les vents ; elle est le phare qui éclaire les navires venus du continent ; elle est à elle seule un continent de géographies mêlées, et l’océan qu’aucune digue ne dompte. Jan Lauwers lui a donné un nom, Isabella, et a confié ses traits à la prodigieuse Viviane De Muynck, dont l’appétit scénique fait de chaque « rôle » un festin.
Difficile, ici, d’évoquer La Chambre d’Isabella sans parler d’abord d’elle, fidèle actrice des spectacles de la Needcompany, et l’une des « muses » qui inspirent cet écrivain de plateau qu’est Jan Lauwers. Dans No Comment, n’était-ce pas déjà pour elle que le metteur en scène avait conçu ce stupéfiant monologue traversé par la figure d’Ulrike Meinhoff, militante-terroriste de la Fraction Armée Rouge dans les années 70 ? Sans Viviane De Muynck, La Chambre d’Isabella n’aurait peut-être pas existé, tant le spectacle semble cousu autour de sa présence souveraine et piquante, gaie, entière, jouisseuse. Elle est, certes, Isabella Morandi, qui passe en revue les souvenirs de sa vie, fantasque à souhait ; entourée de ceux qui ont peuplé son existence. Mais comme toujours chez Jan Lauwers, « la réalité fictive de la pièce ou de la narration est amenée dans la réalité de la scène ; les acteurs évoluent souvent comme des personnes privées – en apparence – qui semblent habiter la scène »(1). Au début de La Chambre d’Isabella, Jan Lauwers – en maître de cérémonie tout de blanc vêtu – ne vient-il pas simplement se présenter, décliner l’identité des acteurs de la Needcompany et le rôle qu’ils vont jouer (non sans humour : deux interprètes sont ainsi censées incarner les deux hémisphères du cerveau d’Isabella, sa « zone érogène » étant jouée par un troisième larron !). Une fiction, donc. Mais la collection de masques et d’objets africains et égyptiens qui se retrouvent sur scène ne sont pas un simple décorum de théâtre ; ces fétiches appartenaient au père de Jan Lauwers, récemment décédé, ainsi que le confie d’emblée le metteur en scène. Ce père disparu s’appelait Felix, un prénom dont Viviane De Muynck/Isabella confiera, en une magnifique formule, que « ça veut dire bonheur dans une langue morte ».
Le théâtre, alors, langue morte ou vivante ? Même lorsqu’il fouillait les grands textes shakespeariens (on ainsi pu voir, au Théâtre de la Ville, Macbeth et King Lear), Jan Lauwers ne cherchait nullement à cultiver un théâtre de répertoire mais plutôt à rencontrer dans le vif de ses interprètes la persistance contemporaine des figures du pouvoir, du désir, de la mort… Et c’est dans l’entrelacs des lignes de tension (toujours vives), plutôt que dans la continuité linéaire d’un récit (déjà achevé lorsque commence sa représentation), que Jan Lauwers a développé l’essence d’un « théâtre de friction » où transitent et prennent forme des intensités, au gré de champs d’association entre les paroles, les corps, les mouvements, les musiques, la lumière et les objets. On retrouve dans La Chambre d’Isabella une telle dynamique à l’œuvre ; bien plus qu’une marque de fabrique qui aurait tôt fait de dupliquer des stéréotypes, elle invite à désagréger des clichés, dans l’intuition que le langage ne peut plus, à lui seul, porter l’histoire.
L’histoire même d’Isabella, qui fonde ici un récit biographique, éventré de nombreux éclats du siècle traversé (les deux Guerres mondiales, le colonialisme, Hiroshima, les voyages sur la lune, la récente montée des nationalismes en Europe ; mais aussi le surréalisme, James Joyce, David Bowie…), est d’emblée ancrée à un secret, sans doute un mensonge. Arthur et Anna, gardiens de phare sur une île et parents adoptifs d’Isabella, lui ont dit qu’elle était la fille d’un mystérieux « prince du désert », disparu au cours d’une expédition… Dès lors, la vie d’Isabella, telle qu’elle se raconte sur scène, n’est pas tant la quête psychologique d’un père introuvable que la présence constante, matérialisée par le legs d’objets exotiques, de cet aventurier sans visage. Devenue aveugle, Isabella est censée participer à une expérience scientifique : une mini-caméra, greffée sur ses lunettes noires, projette directement des images dans son cerveau. Mais la prothèse perceptive de l’image ne remplacera jamais la vision imaginée : « Il est le seul qui existe encore, mon prince du désert. Même quand j’arrête ma caméra, je le vois encore très nettement », confie Isabella.
C’est alors que revient la langue morte du bonheur. Pour Jan Lauwers, le monde est devenu obscène : une fiction mensongère qui se repaît d’illusions anesthésiantes mais engendre en sourdine la pire violence. Ce constat désenchanté n’était pas pour rien dans la sombre acuité des précédents spectacles de la Needcompany, même si pointait déjà, dans Images of Affection, une surprenante légèreté. Avec La Chambre d’Isabella, Jan Lauwers assume pleinement un ton qui pétille. Jouée avec gourmandise par Viviane De Muynck mais aussi bien, avec un entrain malicieusement joueur qui ignore l’affèterie, par tous ceux qui l’entourent (Anneke Bonnema, Benoît Gob, Hans Petter Dahl, Maarten Seghers, Julien Faure, Louise Peterhoff, Tijen Lawton et Ludde Hagberg), la vie d’Isabella est toute entière promesse d’étincelles. Et le fougueux baiser qui l’unit à son propre petit-fils dit, à lui seul, l’énorme liberté que l’amour peut prendre entre les êtres : le simple scandale de vivre ? Au festival d’Avignon, où Jan Lauwers était pour la toute première fois invité en 2004, La Chambre d’Isabella a fait événement, pour beaucoup, sans tapage. Les petites danses collectives, les musiques et les chansons qui parsèment le spectacle (savoureuses mélodies composées par Maarten Seghers et Hans-Peter Dahl) ne sont pas pour rien dans le charme entêtant que communique la Needcompany et qui s’impose en douceur, à la façon d’une ritournelle. Chanson du désir comme figure survivante.

Jean-Marc Adolphe

1. C’est ce que note fort justement l’essayiste Hans Thies Lehmann, qui inclut l’art de Jan Lauwers sans sa copieuse étude d’un « Théâtre post-dramatique » (parue sous ce titre aux éditions de l’Arche, 2002).

La Chambre d’Isabella, chor. de Jan Lauwers. Du 3 au 6 mai au Théâtre de la Ville à Paris. Tél. 01 42 74 22 77 www.theatredelaville-paris.com


Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2006-04-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) : spectacle vivant, théâtre, danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, théâtre, spectacle vivant,
Artiste(s) : Jan LAUWERS (chorégraphe), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de la Ville Paris 75001 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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