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Retours sur images (suite)


Retour sur le workshop de Katia Kameli à Alger



Conversation avec Katia Kameli à la suite de la projection des films réalisés par des étudiants d’Alger lors d’un workshop vidéo organisé par l’artiste durant un mois, dont elle nous avait déjà livré quelques bribes dans son précédent journal de bord.


Malgré les complications de départ dont tu as parlé dans ton journal de bord (problèmes d’autorisation de tournage et d’accréditations, difficultés de trouver une salle de travail, etc. – voir article ci-contre), vous êtes finalement parvenus, dans le cadre du workshop que tu organisais à Alger (Bledi in progress, part 3 : Actions !), à réaliser cinq films : Babel de Khaled Benaissa, Les Baies d’Alger de Hassen Ferhani, Chod el Troli wa chof (« Prends le bus et regardes ») d’Amina Zoubir, Baloon d’Abdelakader Ensaad et Dakara de Guyslane Cherfeddine. L’idée de départ était de laisser aux jeunes algériens le soin de raconter leurs propres histoires, de réaliser leurs images en dehors des clichés médiatiques, et de les inviter à formuler une critique de leur pays. Au final, qu’est-ce qui ressort de ces cinq films ?
« Une grande complexité, à plusieurs niveaux, mais avec quelques points communs tout de même. Le problème de la langue est souvent abordé car plusieurs langues se côtoient en Algérie, voire se mélangent, comme c’est le cas du “dialectale”, appelé aussi “algérois”, qui globalement mêle le français et l’arabe. C’est une langue strictement orale issue de la rue, non officielle et pourtant usée par toute la population. Puis viennent le kabyle, le français – utilisé dans la culture et le business – et l’arabe littéral, que l’on apprend à l’école et qui, en particulier, est utilisé par les médias. Mais du coup, avec ce foisonnement de langues, rares sont les personnes qui maîtrisent parfaitement l’une d’entre elles, mis à part le dialecte. C’est ce que traduit, dans le film de Khaled, cette scène dans un taxi où se retrouvent une « tchitchi » francophile (équivalent de la « bon chic bon genre »), un kabyle bègue et un chauffeur dont le mutisme inquiète.
D’autre part, les étudiants se sont penchés sur la diversité architecturale de cette ville, Alger, qui porte la trace de leur histoire. C’est un paysage complètement anarchique, où les constructions des colonisations successives côtoient les buildings modernes apparus depuis l’ouverture du marché international, qui pullulent dans tout Alger depuis environ quatre ans.
La diversité de la langue et de l’architecture sont en fait deux problématiques liées ; elles témoignent ensemble d’une culture complexe et d’un réel problème identitaire aujourd’hui, que nous avons abordé de manière plutôt positive. Ainsi, le film Baloon d’Abdelakader, en se concentrant sur un banal détournement du quotidien – l’histoire d’un petit garçon qui accumule dans sa cachette secrète les tissus, journaux et briques de lait de sa mère pour construire ses ballons de football –, renvoie, plus généralement, à cette capacité que les Algériens ont développée à se débrouiller avec rien et à égayer, malgré tout, leur quotidien.

Comment les habitants d’Alger ont-ils réagi à ce workshop ?
« Le soir de la projection des films à la filmathèque Zinet d’Alger, la salle était pleine, ce qui est déjà un premier signe positif. Par ailleurs, l’événement a été très bien relayé par la presse nationale, à la fois en amont (pour annoncer la projection) et en aval (avec de nombreuses critiques des films présentés à l’issue de celle-ci). La Chaîne 3, la radio francophone (qui, avec la Chaîne 1 et El Badja, est la seule chaîne étatique) a aussi diffusé, chaque matin pendant tout une semaine, une interview préenregistrée que j’avais faite. Je crois qu’en fait, il y a tellement peu d’événements culturels à Alger qu’il n’est pas si difficile de trouver un relais médiatique !

Quel genre de critiques as-tu pu lire ou entendre ?
« Il y a eu deux sortes de retours. D’une part, des choses très positives quant à la qualité technique des films présentés, et d’autre part, parfois, des difficultés de compréhension, relatifs surtout au projet d’Amina.

Effectivement, ce projet – qui consistait à filmer simplement des gens dans un espace public : les bus – a soulevé pas mal de polémiques le soir de sa projection : la moitié de la salle n’a pas applaudi, et dans les couloirs, on en référait à des arguments d’ordre moral, certains s’attaquant au manque de pudeur, quand d’autres s’exclamaient : « Elle n’a pas le droit de se moquer des gens comme ça. » En fait, cela renvoyait exactement aux mêmes types de réactions que celles vues dans le film, de certaines personnes qui semblaient très mal supporter l’objectif pointé dans leur direction, la caméra étant alors vécue comme une intrusion…
« … et comme une forme possible de manipulation. C’est là que l’on se rend compte de la dualité des Algériens vis-à-vis de l’image. Certains assument de se regarder dans le miroir, d’autres non. Evidemment, le problème est plus complexe, notamment en raison du fait qu’une partie de leur culture condamne l’image (certains pans de l’Islam récusent les représentations humaines). Mais il y aussi une forme de paranoïa de la part des gens issus de la “décennie noire” – ces dix années de terrorisme au cours desquelles les personnes disparaissaient assez fréquemment après avoir parfois été filmées en train de manifester. La caméra constitue donc pour certains une menace potentielle.

Plus généralement, les réactions du public le soir de la projection me semblaient disproportionnées, qu’il s’agisse de la gêne occasionnée lorsque le film suggérait une séance de film érotique ou d’éclats de rire qui me paraissaient étrangers. Je ne sais trop comment caractériser cet écart que j’ai ressenti : à une question d’accoutumance aux images, à un regard plus ou moins candide, à un rapport plus ou moins frontal et directe avec une forme de représentation… ?
« En fait, je crois que le problème ne provient pas tant d’un éventuel manque d’accès à l’image (puisque pratiquement tous possèdent la parabole) que d’une impossibilité de lecture de celle-ci et d’un manque de distance. Comme si les gens n’avaient eu ni le temps, ni les codes nécessaires pour appréhender l’image et la digérer.

On ressent aussi une sorte de censure, ou d’autocensure…
« Oui, qui est générée par la culture elle-même, et notamment par la religion et par un grave problème au plan de l’éducation. Mais c’est pour cela que je suis assez fière du travail d’Amina : alors qu’au début, elle n’arrivait pas à se confronter aux regards des autres – elle ne filmait d’ailleurs que les pieds –, au fur et à mesure des séances de tournage, elle est parvenue à affronter les gens, et même à réaliser des plans fixes. Ce que, finalement, certains de ses professeurs des Beaux-Arts lui ont reproché, c’est bien cette captation du réel, sans censure ni application des codes culturels, qui constitue le leitmotiv principal du film.

Comparé à ce film, celui de Hassen – qui rentre pourtant dans l’intimité des gens – ne semble pas avoir causé de problème. En effet, si, à l’image, il s’agit d’une balade au-dessus des toits par une suite de plans fixes sur les fenêtres de la ville, c’est la bande-son son qui permet de pénétrer davantage dans l’intimité des gens : tout se passe comme si on ouvrait à tour de rôle le son des micros dissimulés dans les appartements pour assister à quelques fractions de conversation qui nous dévoilent, par ailleurs, une pléthore d’accents…
« Si ce film-là n’a pas posé de problèmes, c’est justement parce qu’il n’utilise pas d’images, mais se content de suggérer des images mentales à travers le son, sans rien donner à voir d’autre que ces fenêtres.

Certains seraient allés jusqu’à te traiter de “colonisatrice” : comment as-tu géré cela ?
« Je n’ai pas cherché à le gérer. Ceux qui ont pu dire une chose pareille n’ont pas compris le sens de ce projet. Ce workshop est né précisément en réaction aux plaintes et au ras-le-bol que les jeunes ont exprimé auprès de moi, vis-à-vis des images négatives diffusées sur l’Algérie à l’étranger. J’ai donc décidé de leur donner la parole et de leur permettre ainsi de prendre position. Ce workshop reposait sur un principe démocratique, qui a débuté par un appel à projets. Ce qui m’intéressait, c’était vraiment de libérer certaines personnes par rapport à l’image et de les pousser à bâtir leurs propres archives – parce qu’il n’y a pas suffisamment d’images qui sont produites là-bas, parce que l’Algérie se trouve à une période charnière dont il est justement important de témoigner. Ce projet tout entier tire ainsi son origine de réactions face à la pauvreté du contexte culturel, au mauvais niveau de l’école des Beaux-Arts, au manque de matériel mis à disposition…

J’ai été choquée de voir à quel point la culture, qu’il s’agisse d’art contemporain (avec la quasi-absence des galeries et des musées), de cinéma, de théâtre ou de danse, était pratiquement inexistante dans le quotidien des gens comme dans les journaux.
« Oui, il y a beaucoup de raisons à cela. Le fait que l’Algérie traverse une période de bouleversements et, surtout, une période paradoxale – puisqu’elle tend d’un côté vers une sorte de libéralisation des mentalités, et de l’autre vers une politique protectionniste et un renforcement de la pauvreté et des écarts entre riches et pauvres. Le fait qu’il reste des problèmes certains de censure, de corruption, de terrorisme. Le fait que la situation de la femme reste particulièrement difficile…

Le fait aussi, en ce qui concerne Bledi in progress 3, que l’Algérie entretient des relations encore passionnées avec la France…
« Oui, mais il existe tout de même quelques initiatives privées fortes, comme l’association culturelle Crysalide, qui s’efforce de mettre en place des projets culturels et de générer des échanges artistiques à l’étranger, et notamment avec la France. Il faut comprendre que bien que nos histoires soient complètement intriquées, un réel déséquilibre demeure entre les jeux de miroirs : peu de gens, chez nous, en France, s’intéressent à la situation actuelle de l’Algérie, tandis que les Algériens sont encore intrinsèquement liés à la France : tous ont de la famille en France et viennent lui rendre visite régulièrement.

Bien que l’art dit « politique » ou « engagé » soit plutôt un sujet tabou en France (ou alors un qualificatif attribué à tort et à travers), Bledi in progress 3 pourrait, sans complexe, rentrer dans cette catégorie.
« Oui. L’essentiel, pour moi, était de participer à ouvrir le champ, mélanger les disciplines et introduire un cinéma un peu plus expérimental que celui produit sur place. Ce workshop a amené des gens à produire concrètement des formes et à prendre position, et c’est peut-être en cela que je considère mon projet comme politique. Et si, après, certains détracteurs me traitent de “colonisatrice”, c’est tant mieux, car cela signifie que le projet a eu un réel impact, qui a peut-être pu amorcer une communication. »

Propos recueillis par Mathilde Villeneuve


Mathilde VILLENEUVE,
Publié le 2006-04-27

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : cinéma, art contemporain, Algérie, vidéo,
Mot(s) Important(s) : Algérie, vidéo, art vidéo, post-colonialisme, atelier, censure, image, société,
Artiste(s) : Katia KAMELI (plasticien), Mathilde VILLENEUVE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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