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Fluctuations sur la ligne Europe-USA

«Giant Empty»

Chapeau : Un stupéfiant duo nu masculin ne suffit pas à la grande pièce «Giant Empty» pour qu'elle perturbe significativement la perception du corps en danse.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

John JASPERSE chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur

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Texte : John Jasperse fait partie des rares chorégraphes américains postérieurs à la génération des grands fondateurs (Cunningham, Trisha Brown, etc.) qu'il soit aujourd'hui donné de voir sur les scènes européennes. Sa grande pièce Giant Empty, créée en mai 2001, était programmée dès le premier soir du festival Montpellier Danse 2002.
Auparavant, on avait pu l'écouter en conversation publique avec Jennifer Lacey, autre Américaine, mais désormais installée en France. A propos de Fort Blossom, précédente pièce de Jasperse, celle-ci s'exclamait: «Un hasard avait voulu que je travaille ma propre création de Money Shot dans un studio voisin du sien à New York, et je m'étais dit, avec surprise, que nous traitions finalement de la même question, d'une problématisation du regard sur le corps, de la pornographie, du voyeurisme, mais de deux manières très différentes».
Lui-même naguère danseur en Belgique -et là devenu francophone- puis récemment accueilli en résidence par William Forsythe à Francfort, John Jasperse est très au fait des questions qui animent le champ chorégraphique européen actuel. Mais il les traite, en effet, de façon fort différente des Jennifer Lacey et autres artistes de «la mise en crise du regard». Faut-il douter de l'acuité des démarches artistiques actuelles Outre-Atlantique?
C'est-à-dire que John Jasperse n'a aucunement renoncé à l'investissement conventionnel du plateau et à son grand déploiement scénographique, ni à «la danse qui danse», convaincu, dit-il, que réside dans le mouvement, et nulle part ailleurs, un noyau dur de «l'ambigüité qui échappe aux mots, une ouverture aux sens multiples» qui demeurent son matériau.
En ce sens, et bien que son vocabulaire ne soit pas post-classique, on croit percevoir ce qui peut attirer un William Forsythe dans le travail de John Jasperse, qu'il a décidé d'aider matériellement: soit le goût d'une dynamisation plastique des grands volumes, où le corps continue de s'afficher comme image de sens.
Mais cela suppose, en soi, suffisamment d'architecture et de primat de l'écriture, pour que jamais la perception du spectateur ne soit franchement troublée. Traiter du neuf avec des moyens anciens n'est pas mince contradiction.
Là où John Jasperse voudrait saisir les fragilités du retournement, là où il voudrait répandre le doute sur les grandes images du corps, quand il voudrait montrer en train de se défaire les formes à l'instant même qui les fait se faire, quand il cherche à provoquer des courts-circuits formels, on continue de voir une danse «contemporaine de chez contemporain», tout en tours de bassins et bras chassant dans les plans, comme il convient, avec désarticulation de colonnes et déséquilibres savants, pesanteurs étirées et chutes sophistiquées, sur un beau son en lamellé électronique entrelardé d'extraits lyriques.
Une apparence de ville de gratte-ciel est écrasée d'un roulé-boulé (mais la scène fut inventée, on l'a dit, six mois avant le 11 septembre 2001), puis reconstruite en ilôt menacé sur une tapis de sol soudain travaillé de boursouflures crevassées. Mais cette métaphore de la construction-déconstruction-reconstruction est trop voyante pour frapper tout à fait. De même un goût de trouvaille affadit des instants tels que la mise en cloque des hommes aussi bien que les femmes (quatre interprètes, au total, dont John Jasperse lui-même), par un gros ballot de frusques noué sur le ventre, ou le retournement d'une partie du sol en grand tableau de couleurs.
John Jasperse l'emporte quand même, au moment de ne plus faire confiance, une bonne fois pour toutes, qu'au corps et à rien d'autre: soit un stupéfiant duo masculin nu, dans une énergie siamoise de masses se collant membre à membre, cul à cul, pour glisser, frotter, rouler, dans une descente au sol, et en soi, et en l'autre, qui semblerait sans fin, jusqu'à épuisement d'un fond d'énergie humide et musculeuse, à débusquer la perplexité érotique du plus distant des spectateurs.
Pas mal, pour une veille de Gay pride.

Date de publication : 01/07/2002


Inséré le : 03/07/2002 00:00
Thèmes : danse,