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A nos fêtes transies
"Revolver", de la compagnie Neuer Tanz
Les rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis se sont ouvertes sur une magistrale pièce glaçante de la compagnie Neuer Tanz. Une chorégraphie qui déplace l’époque en la dépassant.
Hypothèse : les représentations spectaculaires de l’état de guerre nous en donnent plus à sentir, profondément, sur les états obscurs et déréglés qui précèdent les conflits, qu’elles ne nous documentent, pertinemment, sur le (non) sens de la guerre même.
Ainsi, les neufs danseurs de Revolver opèrent-ils un revolving. Ils évoluent dans une boîte blanche, très blanche – pas noire – quoique par pénombres laiteuses, ou sous pleins feux peroxydés. Et leur « coulisse » est le premier rang de sièges de la salle même, où ils viennent souffler, changer de costumes, avant d’y retourner ; comme venant de parmi nous.
Le fait militaire est d’emblée représenté par d’énormes ballons de tissu gonflés, aux formes de chars d’assaut, qui occupent le plateau, un rien bouffons. Vite on les perce. On les plie. Et on enfouit ces engins de guerre sous le tapis de sol. Lequel s’en retrouvera irrémédiablement gondolé, instable, boursouflé, sous les pas des danseurs. Et que l’autre bouffonnerie commence, glaçante, sur ce terreau, menaçant.
Il faut alors le temps, nécessairement la durée, presque deux heures, d’éprouver cet état : des jeunes gens bien foutus, à l’élégance keersmaekienne, un rien Sup-de-Co, dans leur genre de surprise-partie. Que faire de cette exaspérante couche moyenne, sûre d’elle et frivole à gifler ? Et que faire de leurs – de nos – petites danses, singeries de crooner, emprunts à l’air sonore du temps ? Tant de pas partagés sans partage (on ne se touche guère, dans Revolver).
La pièce en fera une gigantesque dérive corporelle au bord du gouffre. Vanité des intentions. Démarches de travers. Membres étonnamment retournés, jambes anormalement surélevées. Et traversées à quatre pattes, là, sans raison. Excès légers de comportement. Atours forcés. Tricots de pas soudain embrouillés. Appuis problématiques. Acidité des riens. Trajectoires rasantes. Vague théâtre de soi. On ne parlera même pas de cynisme. Juste d’un clean éraflé, d’un quant-à-soi déraillé. D’une énergie réglée, presque pincée, mais qui bave.
Des icônes divaguent, s’épuisent. Il n’est pas anodin que les femmes soient ici représentées dans une tonalité qu’on pense jusque là n’avoir jamais observé sur scène comme cela. Non pas masculines, et du reste volontiers séduisantes, mais sourdement inquiétantes, teintées de morgue redoublée d’insouciance, état en lequel les hommes se remarquent moins, comme en leur « naturel ».
Cette infinie collection d’expériences du décalage, du déphasage et du disjoint distille une électrisation d’atmosphère, fortement empathique. Le siège du spectateur paraît à ressorts, qui le projette parmi ces semblables même. Le spectacle de ces Damnés corporels d’aujourd’hui paraît traversé des marches tragiquement absurdes de Déroutes (Mathilde Monnier), dans l’unité collective plastique d’AFTER/BEFORE (Pascal Rambert), énonçant la veulerie du rien-à-foutre d’Ah ! Ah ! (Maguy Marin), opposant à l’environnement la posture (H2O, Julie Nioche), et réchauffant au final les cendres froides de l’émotion spectaculaire (Projet, Xavier Le Roy).
Pourquoi tant de références ? Parce qu’il est rare d’être confronté à une œuvre qui, telle Revolver, éveille autant de connotations, déplaçant l’époque en la dépassant, dé-concertante en ses voix et sonorités multiples. Et qu’il est aberrant que, dans une grande métropole en état de vigilance artistique normale, une telle pièce ne trouve à se montrer que deux soirs en banlieue lointaine, à charge d’une manifestation que d’aucuns traiteront par ailleurs d’élitiste. Pendant quoi, les théâtres officiels dits contemporains et de recherche, programment la cinquante-deuxième version de La Cerisaie, et autres urgences. Dormez en paix.
Gérard Mayen
Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis se poursuivent jusqu’au 28 mai. Tél. 01 55 82 08 01 www.rencontreschoregraphiques.com
Gérard MAYEN,
Publié le 2006-05-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, décalage, spectateur, spectacle vivant,
Artiste(s) : NEUER TANZ (compagnie de danse), Gérard MAYEN (rédacteur), Pascal RAMBERT (metteur en scène), Maguy MARIN (chorégraphe), Mathilde MONNIER (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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