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Babel en containers


"Un musée des langues", de Thierry Bédard



Jusqu’au 2 juin, l’association Notoire de Thierry Bédard présente dans les lycées et collèges de l’agglomération d’Annecy Un musée des langues, théâtre itinérant qui résonne dans les langues du monde.


Thierry Bédard est artiste associé à la Scène nationale Bonlieu de Annecy. Son travail à travers l’association Notoire s’organise autour de cycles dont la poétique théâtrale s’est singularisée en prenant en compte les jeunes publics. De l’étranger(s) 06, dont Un musée des langues est l’opus 2, interroge l’ordre du monde (son désordre et ses écritures). Un théâtre mobile a été construit à partir de deux super containers. Jusqu’en avril 2007, la tournée actuelle rencontrera plus de 20.000 écoliers et collégiens.
Un musée des langues, itinérant, est un théâtre, au sens où le théâtre saurait inquiéter nos manières de nous représenter les choses, manières qui nous viennent d’autorités qui se déclarent par quelque tour de passe-passe les interprètes du savoir. Et c’est un théâtre de l’enfance au sens où le théâtre y touche dans une adresse secrète, presque cachée, une enfance archaïque, malgré l’environnement scolaire, et les professeurs qui suivent l’exposition et assurent le calme. La représentation se déroule certes en jouant les enfants, selon la convention de leur âge – aimant cela dans leurs jeux, aussi y étant habitués, et presque dressés, avec les histoires de Père Noël ou les trains fantômes : au Musée des langues, on joue à la visite d’exposition(1). Visite où des panneaux-surprise s’ouvrent sur des objets qui évoquent quelque collection surréaliste, voire l’atmosphère des trains fantômes justement, d’où surgissent comme des diables de leur boîtes, des motifs d’horreur : ici, un squelette en tailleur avec pour seule « chair », des zones moulées, représentant les aires neurologiques dites de Broca et de Wernicke (dixit la guide), un curieux arbre des racines linguistiques, ou un emboîtement de postes radio… Mais ils ne sont pas manipulés, c’est-à-dire pris dans un devoir d’amusement sous surveillance. La mise en scène ne permet pas aux instances surveillantes (les enseignants) de diriger le regard des enfants, ni leur corps : le parcours, commencé dans une obscurité épaisse qui cache les enfants les uns aux autres et à leur professeur, se déroule dans un espace réduit. Ils doivent se tourner en tous sens pour suivre les zigzags de la guide-linguiste, se déplacer individuellement, s’asseoir et se relever de manière non collective. Leurs regards s’émancipent, divaguent sans se sentir fautifs de le faire, selon leur désir. Peu à peu, ils se désolidarisent, retrouvent une subjectivité propre ; parallèlement, de l’incrédulité point.
Dès que l’actrice-guide présente le container comme « ayant fait le tour du monde », quelque chose se trouble – c’est d’un fabuleux trop consacré, général… pour être crédible. Et quand Alain Dzukam Simo apparaît au centre d’une sorte d’« aquarium » de musée d’histoire naturelle à côté d’un chimpanzé empaillé, et parle tour à tour anglais, français, bamileke, avant de s’enfuir et de se frayer un passage entre les enfants en leur disant quelque chose d’intraduisible, la visite d’exposition vacille dans quelque chose d’autre. Qui est-ce ? Un personnage ? Son statut est incertain. Du théâtre surgit. Plus que du théâtre : Il y a un excès, un théâtre dans le théâtre, un affect de vérité. C’est d’un théâtre qui résonne avec « coup de théâtre », au sens d’événement. Quelque chose arrive aux enfants. Ils éprouvent quelque chose, et en même temps…
… cette émotion les trouble, leur fait percevoir l’aspect ludique de l’instant dramatique. Est-ce fait exprès ? se demandent-ils aussitôt, à la fois croyant et doutant dans le jeu d’affolement des guides. Eux qui ont été séparés en deux groupes, la visite ayant lieu en double, comme en miroir, aperçoivent leurs camarades à travers l’espace « aquarium » et les voient regarder et les regarder. De voir leurs alter ego spectateurs, ils peuvent déduire que leur propre regard est partiel, relatif, positionné, comme tout regard. Le théâtre c’est ce qui ouvre les regards, en provoquant une incrédulité relative, qui n’est pas non plus un déni catégorique, un athéisme. Incrédulité ici vis-à-vis du discours culturel et scientifique, incrédulité que la bande sonore soutient, venant en contre-écho au travail des comédiennes en écho l’une de l’autre.
Des extraits de chants dans des langues rares sont diffusés et se font entendre comme enracinées dans des lieux qui sont présentés par les guides et aussi dans les fonds de bandes sonores qui s’entendent comme des milieux linguistiques originels, naturels, sonores, comme des natures – les îles des Papous, l’Amazonie... Ils font aussi théâtre : leur audition transmet leur force sauvage, excès échappant à la possibilité d’une analyse rationaliste. Si l’on peut décrire leurs caractères (système de phonation, de consonnes, de voyelles), impossible de prétendre expliquer comment telle langue est venue à l’esprit de telle tribu. Lorsque la guide linguiste bute sur le nom d’une sommité professorale, « Susan Savage », et prononce madame Sauvage, les enfants rient. Une personne qui aurait pour patronyme l’adjectif qui désigne ce qui n’est pas domestiqué, serait une professionnelle de la « linguisterie » (Lacan) dont le projet est de domestiquer la langue, de la rendre inoffensive, c’est-à-dire prévisible. Il y a une poussée sous les langues (sous leurs poétiques, sous le discours sur le réel qu’induit chaque langage) d’une énergie pas seulement humaine, mais corrélée aux lieux où ce langage-là résonne, et même aux éléments comme le vent (comme ces indiens qui nomment les arbres d’après le chant du vent dans leurs cimes). Poussée qui jouit vertigineusement d’elle-même dans les chants étranges ou le parlé d’une chamane. La pulsion linguistique dépasse le besoin de communication, ou plutôt, renvoyant au cri, au manque, à la souffrance, à la naissance aussi : cela s’entend dans le chant éthiopien qui semble traverser un corps suffoqué – elle traduit un désir de communication qui, comme Georges Bataille l’a souligné dans L’Erotisme, subsume les séparations entre les règnes (végétal/animal/humain, vie/mort…) dans une intuition cosmologique. Elle fait entendre aux enfants un écho secret, enfoui, qui hèle quelque chose en eux, d’encore lié à la nuit, de sensibilisé au mystère de la venue au monde. Et en même temps, elle laisse entendre que le milieu urbain contemporain reflète un certain rapport au langage d’où le sauvage – le désir ? - est évacué, chassé, pour ne pas dire nié.

Cette situation théâtrale, scénographique, relègue le thème – la biodiversité linguistique – non pas au second plan, mais comme engrené à la question du théâtre, comme étant organiquement – cela est dit au début, l’origine du langage serait liée à l’évolution de l’appareil phonatoire – une question de théâtre. Suggérer ce lien entre origine des langues et théâtre, instille une étrangeté sauvage, un peu inquiétante comme l’obscurité dans laquelle débute la visite. C’est peut-être la nuit du non-savoir, du réel, sur lequel vont se détacher les taches faiblement éclairées des fictions du savoir, un peu maigres d’ailleurs – panneaux instructifs avec leurs schémas, leurs cartes ; exposés de la guide…
L’écriture du Musée des langues articule des contradictions parlantes qui peu à peu liquident la prétention rationnelle. Cette prétention fonctionne selon le principe de la fascination mimétique de la tautologie scientifique : l’attribution de l’origine du langage, à des aires neurologiques, la prétend rationnelle DONC indiscutable. Mais cela est mis en perspective par le théâtre, avec le thème de la biodiversité des langues. Présenté en objet d’exposition, en un objet digne d’un musée d’histoire naturelle avec le chimpanzé en mascotte, en objet d’une prétention rationnelle à comprendre le monde, il devient un sujet de théâtre. Le théâtre qui assimile le représenté dans une représentation – y compris l’acte d’exposer dans un musée – à des fictions plus ou moins délirantes, à des jeux d’imaginaire, de fantasmes, laisse au dehors la possibilité du non-savoir. Ainsi, l’actrice-guide (Mounia Raoui ou Isabelle Florido) qui s’est présentée en linguiste hésite, semble réciter un texte, doit jouer avec les réactions imprévisibles des enfants-spectateurs. C’est peut-être une fiction… la fiction de la science, de la culture, d’un savoir présenté comme terminé, achevé... Par le même temps, les enfants-spectateurs apprennent que les langues répertoriées se comptent par milliers. Que certains peuples comme les tribus papoues en parlent plusieurs centaines. Comment l’expliquer scientifiquement ? Quelle lignée évolutionniste pourrait unir l’inventivité linguistique ? Le jeu de l’imaginaire dont les langues viennent, produit une ouverture infinie sur le réel, qui traduit la singularité des sensibilités comme l’impossibilité de tout voir. Il y a de la relativité, du caché. Il y a plus que de la pluralité collective, culturelle, groupale : il y a la singularité humaine. Chaque langue est un système de pensée, une poétique, un rapport singulier, libertaire, au vivant, au vécu, à l’organique. La question est celle de penser la pluralité des langues qui pensent la singularité humaine, et avec, une humanité qui fait place à son propre excès. L’exemple politique de la guerre indonésienne contre les Papous, et leurs territoires riches en ressources naturelles, est parlant. Les besoins énergétiques et minéraliers des sociétés qui uniformisent les comportements, nécessitent des forces militaires et policières dispendieuses, et pour cela, détruisent les derniers chasseurs-cueilleurs qui auraient la mémoire des premiers temps – les Papous provenant de 40.000 ans d’histoire.

Entre parodie de conservatoire et musée contemporain, Un musée des langues pose une question politique, la question de l’altérité et s’adresse aux enfants non pas avec des contes mais avec l’extrait d’un texte d’Edgar Morin sur l’étranger ; Un musée des langues constitue l’opus 3 de De l’étranger(s), après le cycle La Bibliothèque censurée et le travail avec l’auteur iranien Reza Bahareni (En enfer, Exilith, Qeskes 1, 2 et 3) ainsi qu’une installation (prologue au cycle De l’étranger(s)) qui rappelait le projet D’Atlas d’Aby Warburg, conçu dans l’idée de repenser l’histoire de l’art. A la différence de l’ambition scientifique, le théâtre a lieu dans l’hypothèse qu’autour de lui, s’étend un espace de non-théâtre, l’infini d’un réel non fini qui lui échappe. Peut-être que contre la science qui prétend expliquer jusqu’à l’univers par des lois générales, le théâtre hérite du désir qui animait les chambres des merveilles et qui était de récolter les singularités irréductibles, inassimilables. Les acteurs, ces bêtes de scène qui tiennent pour certains des monstres sacrés, ou de ces diables travestis d’Arlequin, semblent dans nos sociétés des bêtes de zoo… Le théâtre du Musée des langues qui est architecturé à partir de deux containers mobiles récupérés, rejoint la pratique théâtrale courante de la récupération d’objets, certes pratique financièrement, mais aussi due à cet amour pour les choses ou des personnes abandonnées, maudites, échouées ou qui vont l’être. Ce ne sont pas seulement les langues qui sont en danger, c’est aussi le théâtre quand le monde se mondialise en se généralisant

Mari-Mai Corbel

1. Thierry Bédard travaille sur le détournement des conventions culturelles. Avec le cyle Eloges de l’anaphaphabétisme (de 2000 à …), il organise des faux – fausses rencontres avec un scientifique, fausse exposition… Le cycle Regards premiers (2003-4), des expositions autour de pièces archéologiques, qui virent au théâtre.

Un musée des langues, conception, mise en scène Thierry Bédard. Création pour jeune public, dans les écoles et collège de l’agglomération annecienne et du département de Haute-Savoie, jusqu’au 2 juin 2006. Tél. 04 50 33 44 11 www.bonlieu-annecy.com

D’autre part, au Festival Frictions, à Dijon, Thierry Bédard présente le 26 mai, Qeskes (Leçon de poétique), d’après l’œuvre poétique de Reza Baraheni. Du même auteur, les 25 et 27 mai, Poèmes d’exil – performance pour corps pneumatique, création Bruno Blairet. www.tbn-cdn.com


Mari-Mai CORBEL,
Publié le 2006-05-25

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) : spectacle vivant, théâtre-texte, théâtre, jeune public,
Mot(s) Important(s) : théâtre, langage, langue, jeunes, science, école, éducatif,
Artiste(s) : Thierry BEDARD (metteur en scène), Mari-Mai CORBEL (rédacteur),
Passage(s) : Bonlieu - Scène nationale Annecy 74000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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