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Comment je me suis fait un regard lesbien


Saskia Hölbling aux Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis



Dans Jours blancs, la performeuse autrichienne Saskia Hölbling repousse les limites du regard partagé sur l’intime.


Jours blancs, nouvelle pièce de Saskia Hölbling, arpente un dispositif plastique. Il serait bien que d’autres démarches chorégraphiques s’attachent, autant qu’elle, à en mesurer toutes les implications.
Sol : gris Chanel. Le reste : blanc très pur, très salle de bains, percé par les éclats rouge sang de certains accessoires. Tout l’espace est griffé de quelques fils rouges tendus en oblique. A suivre. Ces fils découpent, projettent des plans imaginaires, que la danseuse va arpenter. Parmi les éléments principaux : une baignoire de frustre métal, au centre, front de scène. Egalement deux plaques métalliques, qui paraissent des miroirs devenus inaptes à renvoyer quelque image. Des miroirs morts. Enfin un poste de (non)télévision, abandonné à la neige de son vide, hormis de rares et fugitives séquences transperçant cet endroit, quelques fractions de seconde, par des forces du monde en images (vols d’oiseaux, fumées d’usine, champs de fleurs battus au vent, etc.)
Nous voilà resserrés dans cet espace, coupé de l’extérieur. Saskia se dévêt, passe à la baignoire, juste remplie d’un fond d’eau. Vue en plongée rasante depuis les gradins. Corps dissocié. Bras et jambes qui pendent par-dessus bord. Les seins qui s’imposent ; un mont de Vénus, tout autant, sombre impressionnant. Sortie de la baignoire. Essuyage. Poursuite du parcours. Lequel s’effectue au cœur de l’intime, mais distancié, prudent dans l’exploration. Ecarts soulevés, appuis improbables, genoux exacerbés, regards absorbés. Un corps se répartit à un espace. Il est à l’orée. Méthodique sur le rien. Dénué d’empressement ; vide de tapage.
C’est une femme qui se construit, aux franges de son matin corporel. On pourrait s’entendre à élaborer sa beauté, à discuter. Mais alors accepter d’en recomposer la gamme, patiente, vigoureusement saisie par le refus de toute évidence. Cette anti-poupée Barbie exige une invention du regard à neuf. Elle-même ne semble-t-elle pas tranquillement stupéfaite par l’étrangeté de la forme qu’elle inscrit au vif de la chair de son bas-ventre, lorsqu’elle y plante le dessin d’un triangle à coups de pinces mordant sa peau ? Corps d’inscription.
Jours blancs ne saurait se percevoir sans inscription de projections érotiques. Mais de celles qu’il faut alors inventer à son image, qui décolle et décale tous les attendus convenus de la construction symbolique des corps. Voilà comment, hors cadre hétéro-normé – dans ce cas impropre à fonctionner –, prenant en compte une intimité féminine solitaire qui suggère au regard public tous les impossibles, un critique masculin, testant tour à tour les angles de vue multiples qu’il lui fallait imaginer, en vint à conclure qu’il était libre, enfin – et qu’il aurait bien tort de se priver – de se forger ce soir-là un regard lesbien (regard, en tant que machine imaginaire).
Jours blancs dérègle énormément de choses, avec une force belle et froide, tout d’intelligence mutique et de corps affronté.

Gérard Mayen

Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis se poursuivent jusqu’au 28 mai. Tél. 01 55 82 08 01 www.rencontreschoregraphiques.com


Gérard MAYEN,
Publié le 2006-05-25

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu
Thème(s) : spectacle vivant, performance, danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : corps, nudité, érotisme, intime, regarder,
Artiste(s) : Saskia HOLBLING (performeur), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) : Saint-Denis 93200 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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