Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Palais numérique


L’ancien palais de Ceaucescu transformé en haut lieu de la création



A Bucarest, l'ancien palais de Ceauşescu abrite aujourd’hui le Musée national d'art contemporain (MNAC) et sa programmation avant-gardiste. Toute référence à connotation traumatique est désormais bannie ; pour les artistes roumains émergents, l'avenir, c'est aujourd'hui.


Il existe deux alternatives pour découvrir l'ancienne « maison du peuple » (rebaptisée Palais du Parlement depuis qu'elle abrite la chambre des députés et le Sénat) à Bucarest. La première option consiste à suivre une visite guidée de 40 minutes à partir de l’entrée principale, afin de tout savoir sur le deuxième bâtiment le plus grand au monde derrière le Pentagone. Matérialisant les idées mégalomaniaques de l'ancien dictateur Ceauşescu, la construction du bâtiment a débuté en 1982 et se trouve aujourd'hui achevée à 95%. Pour Ami Barak, critique d'art et curateur, il s’agit d’une « pornographie architecturale [...] montr[ant] les organes du pouvoir dans une colossale érection ». Quelques chiffres permettent de prendre la mesure du projet : 330 000 m2 de surface, 20% du centre historique rasés pour permettre l'édification, 20 000 ouvriers et 700 architectes mobilisés, 3 milliards d'euros engloutis alors que la population ne trouvait pas de quoi se nourrir dans les magasins d'état. Le faste kitsch des salles de 19 m de hauteur, aux décors chargés de marbres colorés, de cristal, de bois précieux, dégage une atmosphère de recueillement mortifère. Vis-à-vis du lieu, les Roumains oscillent entre attraction et répulsion.

Billet d'entrée alternatif
Dans une autre aile du palais, c'est un type de visite tout différent qui est proposé. Plusieurs personnes ont en effet décidé de ne pas participer à l'auto-flagellation collective. Il s'agit de l'équipe du Musée national d'art contemporain (MNAC), inauguré fin 2004 dans l'aile E4. Un projet qui vient contrecarrer la charge négative du bâtiment. « C'est une chance pour nous de pouvoir détourner le lieu de sa symbolique totalitaire afin d'en faire un espace d'ouverture et de réflexion », explique Ruxandra Balaci, directrice artistique du MNAC. Pour offrir le meilleur de l'art contemporain international au public et sortir la scène artistique roumaine de la confidentialité, la directrice a su tisser un réseau solide au sein de la communauté artistique internationale, qui compte entre autres René Block, Nicolas Bourriaud, ou Catherine Millet. Les 16 000 m2 du musée sont dédiés à l'actualité de l'art contemporain sous toutes ses formes, avec un accent particulier mis sur l'expérimentation et les nouveaux médias.

Expérimentations numériques
L'inauguration du MNAC annonçait un ton irrévérencieux avec l'exposition intitulée Les artistes roumains (et pas seulement) aiment le palais de Ceauşescu ?! Un an et demi plus tard, où en est-on ? Le public semble leur avoir emboîté le pas si l'on en juge les 3 000 personnes qui ont répondu présent lors du festival Rokolectiv, dédié aux musiques électroniques et aux arts visuels associés, en début d'année. Cette manifestation réunissait les meilleurs DJ's et VJ's (visual jockeys) du moment, ces derniers mixant images, animations, textes et vidéos afin de les projeter sur grand écran, en synchronisation.
Sur le même principe d'association « DJ + VJ = high fun », un dimanche par mois, la terrasse panoramique et le café du MNAC affichent complet lors des Happy Sundays @ The Museum. « Ce genre de manifestation stimule le public car elle lui permet de découvrir les pratiques les plus expérimentales, commente Cosmin Tapu, coordinateur de la manifestation. La nouvelle saison verra par exemple la participation de Rock DJ aux platines, spécialiste de l'electro-house minimale made in Roumanie, ou encore de Michael Bielicky, artiste tchèque connu pour ses projections sur les murs de Prague. »
Vali Chincişan, Sergiu Doroftei (Roumanie) et Mihaela Kavdanska (Bulgarie), respectivement 26, 23 et 29 ans, font partie de cette nouvelle génération d'artistes visuels heureuse d’avoir trouvé au MNAC un lieu de soutien pour son activité artistique. Leur pratique de VJ leur a permis d'asseoir un univers visuel qui leur est propre, en s'appuyant sur la photo, la video, ou encore l'animation via la programmation. Lorsque le MNAC, toujours à la pointe de l'art numérique, leur a proposé de participer à un workshop de WJing (web-jaying), ils y ont vu une chance d'approcher une « pratique de l'avenir ». Ils ont ainsi découvert l'art de mixer en live les informations en provenance du web, sous la direction de la Française Anne Roquigny, curatrice nouveaux médias. Imperméables à la polémique concernant la localisation du MNAC, Mihaela résume leur point de vue : « Il faut arrêter de pleurer sur son sort et agir. Le MNAC offre aux artistes émergents les moyens de se faire connaître et de se développer, c'est cela qui est important. » Une soirée donnée à l'issue du workshop leur a donné l'occasion de se produire en live devant le public.

Cosmopolitisme chevronné
Et le niveau d'exigence est conséquent. Dans le public, Viviana, 23 ans, parle couramment l'anglais et l'allemand ; elle a lu et aimé Les particules élémentaires de Michel Houellebecq. Artistiquement parlant, autant dire qu’elle attend beaucoup du MNAC, comme de nombreux jeunes de Bucarest habitués à voyager : « Je viens ici lors des grandes manifestations, pour découvrir des choses inédites, tout particulièrement les performances en live. » Si les publics les plus variés se rendent au MNAC, la population artistique et satellite reste majoritaire. Comme Viviana, ils sont en demande des nouveautés les plus pointues, et aiment profiter du cadre d’échange privilégié que leur offre le MNAC.
Le succès des rendez-vous numériques donne aux lieux une aura branchée qui attire les manifestations connexes : en juin dernier, le MNAC a accueilli le lancement de la revue Omagiu, consacrée à la création contemporaine roumaine. Près de 600 personnes ont participé à cette soirée, ponctuée par un défilé de mode, une vente aux enchères caritative et les mixes de DJ's roumains renommés. Pour Cristian Neagoe, chargé de communication du magazine, ce type de soirée est « une réponse ironique et décomplexée aux fantômes du communisme : un état d'esprit qu'Omagiu cherche à promouvoir ». Cette attitude détachée est finalement devenue la marque de fabrique des habitués : lorsqu'on demande à Liviu, étudiant en architecture, ce que cela lui fait de passer ses soirées dans l'ancien palais de Ceauşescu, il répond, laconique : « Je suis ravi, car MOI je suis ici, mais pas lui. »

Cécile Verdier

Josef Dabernig, Films (featuring G.R.A.M. and Markus Scherer), exposition jusqu’au 31 juillet. Happy Sundays@The Museum, au Musée National d’Art Contemporain de Bucarest, Izvor St. 2-4, wing E4, Bucarest, Roumanie. Tél. 0040-21-3189137 www.mnac.ro


Cécile VERDIER,
Publié le 2006-05-25

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : reportage
Thème(s) : musique électronique, multimédia, art visuel,
Mot(s) Important(s) : Roumanie, art vidéo, musée, reconstruction, art numérique, europe,
Artiste(s) : Nicolas BOURRIAUD (commissaire), Ami BARAK (commissaire), Cécile VERDIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :