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Les arts et la ville


Le festival Rayons frais à Tours



Mouvement édite un tiré à part de 32 pages en partenariat avec le festival Rayons frais, qui se déroulera à Tours, du 7 au 9 juillet.


A l’heure où la France croule sous les propositions festivalières, les municipalités se demandent comment faire évoluer les propositions pour se dégager de la juxtaposition de propositions qui versent parfois dans l’animatoire à bon marché. Forte d’une déjà longue histoire avec les arts de la rue, la ville de Tours a fait le choix depuis 2003/2004, avec Rayons Frais, de se mettre au diapason du cosmopolitisme des arts et de leur vivifiante interdisciplinarité.
Les années 80 ont d’abord vu, à Tours, fleurir le festival Dehors / Dedans. Invité par un collectif associatif à en faire la programmation, Peter Bu a « importé » sur les bords de Loire le Royal de Luxe, Ilotopie, Urban Sax… Mais nous somme encore sous l’ère Royer, et si la municipalité se prête un temps poliment au jeu (le Théâtre de l’Unité pourra ainsi jouer son Mariage dans la salle de la mairie), elle ne pousse pas le vice jusqu’à accorder une subvention décente à l’événement ; faute de moyens, le festival s’achève en 1989. Une résistance s’organise alors, Tours devient féconde en matière d’arts de la rue ; dans le sillage de la Cie Off naissent des initiatives militantes, et le public prend goût à la fantaisie contagieuse des activistes de l’espace public. Avec l’arrivée d’une nouvelle équipe municipale, de gauche, en 1995, l’équipe de Radio Béton crée le festival Au nom de la Loire. En 2003, la proposition s’affine sous l’impulsion de Jean-Pierre Tolochard, l’adjoint à la culture. Rayons Frais naît d’une volonté d’élargir le concept de festival de théâtre de rue à un festival d’arts urbains, en conviant le théâtre sous toutes ses formes, la danse, l’art contemporain, les arts visuels… « pour ne plus être dans une énumération de propositions, mais investir l’espace public avec des surprises, des questions, des cadeaux magnifiques, dans une façon de travailler collégiale ». Les acteurs culturels se mettent autour de la table pour imaginer de concert des propositions artistiques, coordonnée par la municipalité qui s’occupe de la régie du festival: Laurent Barré du Centre Chorégraphique, Karine Romer du Centre Dramatique, Céline Assegond d’Eternal Network, Eric Foucault du Groupe Laura, Maud Le Floch de la Cie Off / pOlau.

La mise en relation d’un contexte et d’une proposition

Des acteurs culturels mis en relation, pour décloisonner les formes artistiques ; ce même cloisonnement artificiel qui a fait jaser les grincheux lors de l’édition 2005 du festival d’Avignon. « Il s’agit pour nous de rompre avec des ruptures artificielles : ruptures entre les formes, entre le créateur et le regardeur, entre des espaces, entre des élus et des professionnels, ente des enjeux culturels et des enjeux artistiques… », explique Jean-Pierre Tolochard. Fort de cette liberté réappropriée, Rayons Frais investit des lieux emblématiques de la ville pour rajouter du sens aux propositions : « On décline l’essence possible de ce qu’on entend par « les arts et la ville, commente Laurent Barré. Tant qu’on est précis sur la manière dont on conjugue un contexte et une proposition artistique, on est dans Rayons Frais. C’est un double mouvement : aller dans un endroit inhabituel, pour y trouver une proposition artistique qui parle doublement de ce qu’on vient de faire ici. »
Ce double mouvement, on le trouve en 2005 quand Carlotta Sagna investit la caserne des pompiers avec Tourlourou, solo d’une danseuse qui rend hommage à tous ceux qui tombent sur un champ de bataille, mais « qui pose aussi, selon Laurent Barré, la question de la vulnérabilité, de l’effort, de l’exercice. » Cette année, Le Salon de la compagnie flamande Peeping Tom a ainsi été choisi en écho à la possible mémoire balzacienne des salons tourangeaux, tandis que Daniel Dobbels, dont la vision de la danse s’attache à la notion de « corps désarmé », s’installera à la Grande Commanderie ! Point d’orgue d’une telle démarche, Pascal Kirsch investit le parking de l’Hôpital Bretonneau avec son spectacle Tombée du jour, né dans un institut psychiatrique d’Allones et écrit à partir de paroles recueillies dans un service de gériatrie : revenant à la source même de sa création et présentée devant le personnel soignant de l’hôpital, sa proposition trouve là un certain aboutissement.
Si l’on ne parle pas encore de « création in situ » à proprement parler, les artistes sollicités travaillent à rendre l’objet unique : « Nous travaillons avec des artistes qui aiment ré interroger leur travail, le bousculer, le décaler, le rendre plus grand, plus petit, plus sonore… spécifiquement pour Tours, commente Karine Romer. L’an dernier, c’était évident avec la proposition de Christophe Huysman, qui avait inventé la version tourangelle de La course au désastre. »

Contraintes nourricières d’actes créateurs

« Pour les artistes, le fait se confronter à des espaces difficiles constitue toujours un nouveau défi ; ce travail avec les contraintes existantes donne des projets intéressants, originaux, et vraiment propres à la ville », analyse Céline Assegond. Contraintes de la ville, demandes d’autorisations… Le rôle joué en amont par la coordination culturelle de la municipalité s’avère partie intégrante du processus de programmation, et par-là peut influer sur la création : « Parfois, les artistes sont enthousiastes pour un lieu, commente Sophie Perrier, attachée territoriale à la direction des affaires culturelles. Mais nous avons le rôle ingrat de leur dire que ce n’est pas possible. On amène ainsi certains intervenants à réfléchir autrement à leur proposition, en les forçant à intégrer notre regard : c’est une contrainte supplémentaire, mais qui peut se révéler aussi nourricière d’un autre acte créateur de sens. »
Et l’émulation fonctionne dans les deux sens : ayant abandonné les berges de la Loire initialement investies par Au nom de la Loire, Rayons Frais a peu à peu irrigué et infiltré tout le réseau urbain ; le dialogue ainsi ouvert avec services sociaux, services techniques et équipements culturels s’est également avéré porteur de créativité, faisant germer de nouvelles collaborations : « La dimension participative au niveau de la conception et de la diffusion dans le temps du festival a ainsi permis d’accueillir Mme Raymonde [un spectacle-cabaret musical de Denis D’Arcangelo, Ndlr.] au Foyer des Jeunes Travailleurs, étaye Sophie Perrier. On les a rencontrés au départ pour bénéficier d’hébergements, puis petit à petit, l’envie a gagné l’artistique : les résidents ont été associés à l’accueil de la proposition, un animateur est venu travailler en amont au sein du foyer. Certains commandes naissent aussi parfois sur un lieu, comme le projet de Pascale Houbin [Aujourd’hui à deux mains, où la danse naît d’un collectage des gestes des métiers, Ndlr.] qui nous a amenés naturellement vers le Musée du Compagnonnage. »
En sollicitant des partenaires sur la nature propre de leurs activités, Rayons Frais joue aussi à détourner les équipements urbains de leurs fonction utilitaire première, à l’image de ces vélos de La Poste réquisitionnés pour distribuer le programme du festival… même le dimanche.

Une ville en état de fête subtil

En modifiant le visage de la ville dans son quotidien, Rayons Frais crée un espace de temps suspendu. Pas de parure particulière pour signaler l’événement ; ici « l’effervescence réside davantage dans la mobilisation que dans la consommation de spectacles », nuance Sophie Perrier. Un temps de fête dans la retenue, qui mise sur une tension impalpable, un tissage un peu exceptionnel, une modification des habitudes : « Certains grands axes de circulation sont coupées, des places vidées de leurs véhicules nous apparaissent totalement différentes ; il y a un changement dans l’appréhension de la ville, y compris au niveau sonore », commente Axelle Guerret, chargée de la coordination du festival. L’an passé, l’intervention sonore de Frédéric Tetart happait le passant le long de la rue Nationale : la nuit venue, les haut parleurs y diffusaient un mix de sons, bribes de musiques, murmures, paroles… Cette année, le citadin sera saisi par l’immersion de la compagnie Décor Sonore dans son environnement quotidien - intervenant en amont du festival, la campagne de collecte de la compagnie investit presse locale, radios et vitrines pour son appel au Don du son. De ces sollicitions subtiles naissent les espaces de surprise qui se proposent de changer la ville, en tout cas la perception que l’on peut en avoir.

Changer la ville ?

« Changer la ville, c’est changer la relation à la ville, changer le regard sur la ville, affirme Jean-Pierre Tolochard. C’est aussi changer le regard sur la création et faire que les gens trouvent dans les propositions un moteur de résistance, et reconnaissent cela comme une évidence et une nécessité. » Dégagée de sa fonction utilitaire et fonctionnelle, la ville reprend momentanément son rôle d’espace rendu au citoyen ; durant ce temps suspendu, l’espace public n’est plus morcelé, mais se fond en un espace unique offert à l’art et à la libre circulation des publics. Pour qu’une telle proposition soit possible, Rayons Frais emprunte aux arts de la rue l’un de ses postulats de base : la gratuité. « La question de la gratuité est au cœur de la proposition, analyse Laurent Barré. Elle permet d’affirmer, à un moment, l’hypothèse d’un espace où la culture serait rendue gratuite ; et de se questionner sur le type de société vers lequel on s’achemine… puisque malgré tout, l’espace public se rétrécit et que tout y devient payant. »
Des questionnements rendus tangibles durant le cycle de conférences La Ville à l’état gazeux : rompue aux questionnement de culture gratuite et d’investissement d’espaces publics par sa longue pratique des arts de la rue, Maud Le Floch propose de déplacer le débat sur le terrain de l’architecture et de l’urbanisme. En écho aux interrogations suscitées par les propositions artistiques de Rayons Frais, le citoyen est ainsi appelé, le temps de conférences interactives ou de « jeux urbains », à entamer à son tour propositions concrètes et réflexions sur l’environnement urbain. « Rayons Frais ouvre des perspectives sur comment vivre la ville différemment, même dans sa configuration habituelle, conclut Bruno Longchampt, directeur des affaires culturelles. Le festival offre un espace unique, ouvert, pour reconstruire une ville, peut-être utopique, mais en même temps qui prend un autre sens. Ce moment qui permet de perdre ses automatismes donne de la poésie à la ville, c’est un ré- enchantement du monde qui permet de s’interroger sur ce qu’on fait, comment on vit… Ça peut permettre aux gens de se poser les questions essentielles, qu’elles soient dans le rêve ou dans l’interrogation angoissée. »
Au-delà des « œuvres », qu’il s’agissait jadis de « rendre accessibles au plus grand nombre » en érigeant des lieux consacrés, les arts sont des vases communicants, dont la frontière est de plus en plus poreuse. S’ils se mélangent assez naturellement dans des formes de création chaque fois inédites, la communication qu’ils établissent avec la cité ne va pas forcément de soi. Tel n’est pas le moindre intérêt de Rayons Frais de « rendre à la population des accès invisibles », comme le dit joliment Laurent Barré : accès à des lieux habituellement dissimulés, mais aussi à des paroles, des gestes, des actions, des images qui peuvent « inventer des emblèmes pour la ville ». Emblèmes non pas monumentaux, mais éphémères, transitoires, fugitifs… Ceux d’un événement partagé qui parviennent à créer de la mémoire commune.

Julie Bordenave

Rayons Frais, à Tours, du 7 au 9 juillet. Tél. 02 47 21 62 62 www.rayonsfrais.com


Julie BORDENAVE,
Publié le 2006-06-08

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) : théâtre, art visuel, art de la rue, spectacle vivant, festival,
Mot(s) Important(s) : villes, interdisciplinarité, public, festival, arts de la rue, spectacle vivant, arts visuels, spectateur, performance,
Artiste(s) : Carlotta SAGNA (performeur), GROUPE LAURA (collectif), Laurent BARRE (directeur de structure), Jean-Pierre TOLOCHARD (personnage politique), Céline ASSEGOND (directeur de structure), Julie BORDENAVE (rédacteur), Sammy ENGRAMMER (plasticien),
Passage(s) : Tours 37000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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