Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
L’histoire de la grenade fendue
"O,O", de Deborah Hay, aux Subsistances à Lyon
Dans sa pièce O, O, Deborah Hay offre à reconsidérer les notions d’auteur et d’interprète, de modèle et de transmission, de solo et de groupe. Résultat : un pur régal
Le regard observateur d’une pièce ne doit surtout pas craindre l’image incongrue, ou l’association d’idée, qui passent par la tête. C’est ainsi que la pièce O, O, de Deborah Hay, peut faire songer à une grenade fendue. On parle ici du fruit méridional, de bel aspect luisant et rebondi, dur dehors et craquant dedans, extrêmement juteux, néanmoins d’une structure complexe qui s’offre en centaines de grains regroupés en alvéoles. Parfois elle est fendue, et suggère alors ses dessous. On rougissait presque de pareille image à propos d’art chorégraphique, lorsqu’une lecture plus attentive des pièces jointes au dossier de l’artiste, révélait, de sa part, une réflexion sur la structure de l’œuf, son cœur et son albumine… Les esprits se rencontrent.
Bref, goûtons un peu de cette organique texture. Et d’emblée, signalons que c’est un pur régal. Il n’est pas vain de le souligner. Deborah Hay prit part à l’expérience du Judson Church new-yorkais des années 60. En France, elle nourrit donc les études de ceux des artistes chorégraphiques qui ont entrepris de réenvisager, si ce n’est refonder leur art, au jour de la mémoire de ce courant, parmi les plus radicaux du XXe siècle. Du reste, c’est à ce titre qu’Emmanuelle Huynh l’a invitée à passer plusieurs mois cette saison à Angers. Cela pour créer O, O aux côtés d’artistes français confirmés, mais encore une seconde pièce : My Country Music, celle-ci auprès des étudiants-artistes du CNDC qu’Emmanuelle Huynh dirige.
Un régal, qu’il faut souligner disait-on, tant il appert que l’exigence conceptuelle n’est donc pas synonyme à tout coup d’aridité rébarbative, tel que d’aucuns l’affectent de ce côté-ci de l’Atlantique. « Libérez le corps du contrat social qui l’emprisonne, conseille la chorégraphe américaine, et vous vous rendrez compte que c’est un sacré blagueur ! »
Blaguons donc. Les sept interprètes d’O, O évoluent d’abord en grand cercle, mais peu à peu cette figure tend à se distordre. Rien n’est jamais bien stable dans cette pièce. Notamment pas les jambes de ses danseurs. Celles-ci ont quelque chose de glissant, de déraillant, de traînant. Elle n’arrivent pas au même endroit au même moment que le reste. Les bras continuent, eux, d’envelopper plus raisonnablement le buste. Au total, une divagation plutôt loufoque contamine des postures pourtant nettes au départ. Cela se présente en séries gestuelles qui se gondolent. Souvent l’œil observateur est saisi par le résultat, sans avoir vu venir.
Ainsi la trame de la pièce, pourtant très serrée, tout à fait homogène, est en même temps travaillée par l’extrême singularité investie par chaque interprète. Parfois, certain se détache tout à fait, et brode une séquence en surplis. A cet endroit, il est permis à l’observateur de songer un instant aux silhouettes Bagouet, occupées à recréer leur propre matière dans une pièce. On en est pourtant loin dans les intentions, comme dans le processus. O, O tourne le dos à toute visée narrative, sinon théâtrale. Si la pièce produit des moments extraordinaires, ceux-ci ne visent pas au reconnaissable : ils sont ceux de présences travaillées, au plus haut point, par la conscience de l’effet sur elle-mêmes de leur propre danse.
Pour construire O, O, la chorégraphe a d’abord transmis un seul et même solo à sept danseurs, puis a donné à chacun mission de le travailler – le modifier, donc – en solitaire et quotidiennement pendant de longues semaines. Ce n’est qu’après cela, qu’une pièce collective est venue se nourrir de ce matériau devenu mosaïque. Et encore, quasiment jamais Deborah Hay ne montre un mouvement, une figure, préférant des indications orales qui tiennent plus d’une philosophie des états de danse que de la dictée d’une écriture. Exposées ici trop schématiquement, on voit bien en quoi ces procédures déplacent substantiellement les notions d’auteur et d’interprète, de modèle et de transmission, de solo et de groupe. On saisit mieux aussi l’étrange idée de la grenade fendue, donnant à entrapercevoir les structures internes finalement complexes d’une pièce serrée et séduisante.
C’est dans le même esprit, quoique selon des modalités bien distinctes, qu’elle a par ailleurs travaillé avec les jeunes étudiants-artistes du CNDC, pour créer My Country Music. Programmée le lendemain de la précédente, dans la même salle et dans le cadre de la même manifestation (Les Intranquilles, aux Subsistances à Lyon), cette seconde pièce aura pâti de la comparaison. Qu’en déduire ? Peut-être un doute : il se trouve qu’O, O réunissait sur le plateau Catherine Legrand, Laurent Pichaud, Nuno Bizarro, Sylvain Prunenec, Corinne Garcia, Jennifer Lacey.
Faut-il préciser qu’on tient là un aréopage de l’interprétariat en danse poussé au comble de l’intelligence nourrie dans la performance (quand il ne s’agit aussi de chorégraphes), d’un niveau auquel ne sauraient prétendre les jeunes en formation au CNDC. Auquel cas, une question est permise, à propos d’O, O comme de bien d’autres pièces ces derniers temps : à avoir poussé à l’extrême de la sophistication, le projet de déconstruction de la représentation spectaculaire, n’est-on pas en train d’aboutir à la reproduction du modèle très repéré de la bête de scène en sa quintessence ? Il n’y aurait pas à rougir de la qualité du résultat, mais peut-être à s’étonner du retournement, un brin conservateur, du projet qui entendait tout remettre en cause…
Gérard Mayen
O, O sera reprise en octobre au Centre Pompidou, dans le cadre du Festival d’Automne. Emmanuelle Huynh figurera alors personnellement parmi les interprètes.
Gérard MAYEN,
Publié le 2006-06-21
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, danseur, interprète, auteur, modèle, transmission, chorégraphie,
Artiste(s) : Deborah Hay (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur), Emmanuelle HUYNH (chorégraphe),
Passage(s) : Centre Pompidou Paris ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :