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Avignon, théâtre multiple
Le 60e Festival d'Avignon
La 60e édition du Festival d’Avignon, dont Josef Nadj est l’artiste associé, manifeste un « besoin d’ouverture » qui s’exprime dans la quête voyageuse des écritures, des images et des musiques.
Marqué l’an dernier par une intense controverse, qui s’était focalisée autour de Jan Fabre mais qui avait aussi visé des metteurs en scène tels que Pascal Rambert ou Jacques Delcuvellerie, le Festival d’Avignon reste un lieu où les œuvres et les esthétiques font débat. Cet été, la 60e édition, sans être mièvre, sera peut-être moins agitée, si tant est que certains noms ne devraient pas effrayer les habitués du festival : Zingaro, Peter Brook, Anatoli Vassiliev, Pippo Delbono, Alain Platel, ou encore Eric Lacascade ; des auteurs tels que Edward Bond, Bernard-Marie Koltès, ou encore Copi (avec deux textes mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo) et Marguerite Duras (dont Eric Vigner adapte, en un seul spectacle, La Pluie d’été et le scénario de Hiroshima, mon amour) n’ont certes plus besoin de consécration. Mais la force d’attrait d’un festival, même lorsqu’il avance en terrain connu, est de créer des attentes, de réserver des surprises. Peter Brook le sait bien, lui qui aime frotter le théâtre à des lieux inhabituels. Attiré par l’Afrique, il crée en France un texte écrit sous l’apartheid par trois auteurs sud-africains, Size Banzwi est mort. Une école avignonnaise servira de cadre à ce théâtre « de la vie véritable ». Pour la fresque du Mahabarata, Peter Brook avait jadis « découvert » la Carrière Boulbon, où s’installe cet été Vassiliev avec un poème de Pouchkine, Mozart et Salieri, porté par 60 interprètes, acteurs, chanteurs et musiciens ; et le Chant XXIII de l’Iliade, où un formidable travail choral est renforcé par des scènes de combats chorégraphiés. Dans cette même Carrière Boulbon, Bartabas convie les spectateurs à un très matinal Lever de soleil qui verra le fondateur de Zingaro, au son d’une musique soufie, seul avec un cheval nommé Caravage. Ce cérémonial sera le pendant intime des représentations sous chapiteau de Batuta, où le théâtre équestre de Zingaro se combinera aux accents tziganes d’une fanfare de cuivres de Moldavie et d’un ensemble à cordes de Transylvanie.
Des écritures au miroir du temps
L’an dernier, la raréfaction d’un « théâtre de texte » avait déconcerté certains critiques et spectateurs peu enclins à s’affranchir de « l’art dramatique ». Ils auront cette fois-ci du grain à moudre. Dans la Cour d’honneur, Eric Lacascade poursuit après Tchekhov son voyage dans la littérature russe avec Les Barbares de Maxime Gorki. Une œuvre crépusculaire sur un entre-deux mondes, dans une province oubliée de l’Empire russe. « Le carrosse du passé ne nous conduit nulle part », écrivait alors Gorki. Où nous conduit le carrosse du futur ? En visionnaire acerbe, Edward Bond (invité, le 15 juillet, à donner l’une des « Leçons de l’Université d’Avignon ») voit poindre une inquiétante déshumanisation du monde, soumise à la marchandisation des existences. Alain Françon monte trois pièces du dramaturge anglais, tandis que Jérôme Hankins adresse à un public de lycéens Le Numéro d’équilibre, une farce matinée de réalisme et de comique.
D’entre les auteurs et metteurs en scènes contemporains, Joël Pommerat porte également un regard désabusé sur le monde « nouveau », mais sans grandiloquence, à travers l’intimité de vies exposées et racontées au fil de récits et de dialogues troués d’ellipses (voir par ailleurs dans cette newsletter). De l’intime, la famille, à la mémoire collective : tel est encore le chemin qu’emprunte Frédéric Fisbach dans son adaptation de Gens de Séoul, du Japonais Hirazo Hirata, où les mots fusent, anodins ou drôles, sur fond de guerre et de colonialisme. Guy Alloucherie développe un travail sur la mémoire et l’identité, en ciselant un autoportrait du danseur de hip-hop Hamid Ben Mahi. Et l’acteur Dirk Roofthoot, dirigé par Guy Cassiers, donne à entendre un récit de Jeroen Brouwers qui évoque ses deux années d’enfance passées dans un camp d’internement japonais en Indonésie, entre 1943 et 1945. Tout aussi âpre, Combat de nègres et de chiens, de Bernard-Marie Koltès, revient dans une version américaine créée par Arthur Nauzyciel avec des acteurs d’Atlanta, terre historique de l’esclavagisme et de la ségrégation raciale.
La Needcompany revient d’autre part en Avignon avec Le Bazar du Homard, où Jan Lauwers esquisse une sorte de tragédie assez psychédélique, constellation passablement déjantée de situations terribles et cocasses ; et Viviane De Muynck s’empare, dans La Poursuite du Vent, des souvenirs caustiques de Claire Goll, journaliste et poète qui a traversé une bonne partie du XXe siècle et de sa bohème littéraire, de Tzara à Malraux, en passant par Rilke dont elle fut la maîtresse.
Outre les présences de Christophe Huysman à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, et du drôle de théâtre itinérant de Stefan Kaegi et Rimini Protokoll, que nous évoquons dans cette newsletter (et dans le numéro 40 de Mouvement), citons encore quelques lueurs singulières de cette édition 2006. Avec la création de Sans retour, François Verret, entouré d’acteurs, danseurs, circassiens et musiciens, donne forme à un paysage poétique forgé de mystérieuses mémoires, ombres, traces et signes. Le Turak Théâtre de Michel Laubu, archéologue de l’ordinaire, s’inspire de voyages et résidences dans différents pays (France, Syrie, Russie et Indonésie) pour composer, avec des objets de récupération, une galerie de portraits. Et Thierry Bae, auteur et interprète d’un très rusé Journal d’inquiétude, mêle le vrai et le faux dans une variation dansée et filmée qui convoque la réalité d’un corps vieillissant et les difficultés à produire un spectacle.
Josef Nadj, l’artiste associé et ses affinités
Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont souhaité qu’à chaque édition du festival d’Avignon soit associé un artiste qui, loin de vampiriser la programmation, donne une couleur singulière. Après Thomas Ostermeier et Jan Fabre, c’est au chorégraphe Josef Nadj que revient aujourd’hui cette « mission ». Tout en revisitant ses propres souvenirs de Kanisza, région magyare de l’ex-Yougoslavie, sa geste chorégraphique n’a cessé de puiser en littérature le ferment de fables étranges aux multiples saveurs. Après Büchner, Kafka, Bruno Schülz, Beckett, Roussel, etc., Josef Nadj réunit dans la Cour d’honneur une vingtaine d’interprètes, dont six danseurs japonais, invités à entrer dans le « jeu » (Asobu, en japonais) d’une « traversée » de l’œuvre d’Henri Michaux. Traversée physique, intellectuelle, symbolique, voire mystique, qui matérialise l’idée du voyage, du passage vers des mondes imaginaires.
Dans l’écrin intime de l’église des Célestins, Nadj crée par ailleurs un « duo » avec le peintre et sculpteur Miquel Barceló. Aux prises avec la matérialité épaisse et malléable de l’argile, les deux compères inventent là un extraordinaire paysage sensible en constante transformation (lire dans ce numéro). S’il expose ses propres photographies et Miniatures à l’encre de Chine, Josef Nadj a tenu à inviter en Avignon certains de ses amis, poètes, peintres et musiciens. A Paris, l’atelier de Miquel Barceló est l’un de ses lieux de prédilection. Chez l’artiste maillorquin, la forme est issue d’un travail physique avec la matière. Deux expositions permettront d’entrer dans cet univers puissamment évocateur : céramiques à l’église des Célestins ; masques en terre cuite, œuvres sur papier et peintures de grand format à la Collection Lambert. On pourra encore découvrir un peintre hongrois, Alexandre Hollan, dont l’œuvre se concentre sur la figure de l’arbre, motif unique décliné en dessins légers ou charbonneux, formant ainsi « un espace de silence habité » ; et entendre la poésie d’Ottó Tolnai, dont est publié L’Ombre de Miquel Barceló.
Enfin, jazz et musique improvisée ont, de Budapest à Paris, nourri le parcours de Nadj. Sous sa houlette, le Festival d’Avignon offre du coup une large palette de concerts, avec les fidèles György Szabados, Vladimir Tarasov, Akosh S., et d’autres invités, parmi lesquels, pour une prestation unique dans la Cour d’honneur, le saxophoniste, pianiste et chanteur Archie Shepp, accompagné par le pianiste américain Tom McClung et le Mihály Dresch Quartet, pépite de la scène jazz hongroise. Malgré le tumulte de l’an passé, Avignon demeure bel et bien cet événement où se manifestent, comme l’écrivent Hortense Archambault et Vincent Baudriller, le « besoin d’ouverture et la curiosité des artistes qui dialoguent avec d’autres cultures, d’autres langages pour développer leur propre écriture, qui se nourrissent de la tradition ou du savoir des maîtres pour trouver leur propre modernité, qui cherchent à maîtriser leur art pour créer librement ».
Jean-Marc Adolphe
60e Festival d’Avignon, du 6 au 27 juillet. www.festival-avignon.com
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2006-07-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) : spectacle vivant, théâtre, festival,
Mot(s) Important(s) : Avignon, Festival d'Avignon, festival, théâtre, spectacle vivant, public, ouverture, tradition, spectateur,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Josef NADJ (metteur en scène),
Passage(s) : Avignon ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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