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Tir de mots, chute de corps


"Human (articulations)", de Christophe Huysman



A la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, Christophe Huysman prolonge une démarche circassienne entamée avec Espèces. Transcendant le simple croisement du théâtre et du cirque, il crée véritablement une forme.


Chez la plupart des auteurs français, la réalité d’aujourd’hui – pour peu qu’elle les préoccupe – s’engouffre par le crâne. Chez Christophe Huysman, elle parasite le corps, ne lui laisse pas de répit. Tout son travail s’apparente à une tentative de résister à la débâcle que ses émotions privées, ou que la société, répercutent dans ses os : sur le papier, et sur le plateau, il crisse la stridence des chairs et des nerfs blessés.
La palette de son entêtement à faire front est noire, joyeuse, burlesque. Les genres en sont variables – performance, pièce de cirque, théâtre… On se souvient de Cet Homme s’appelle HYC, immiscion dans l’intimité d’un corps viscéral, progressivement annihilé, redoublé de polaroïds scarifiés qui scandaient sa détérioration en images : Huysman entrelace les disciplines en un soubresaut de vie qui, avec gravité et légèreté, torée la mort.
A voir Human (articulations), on comprend dès lors que la rencontre entre ce créateur, porté par un esprit de troupe, et le cirque était inévitable. Sa production circassienne initiale, Espèces, réalisation acrobatique et chorale basée sur un tempo binaire, tressautait au rythme des battements du cœur : à l’aide de trampolines, de chaînes et d’un mât chinois, cinq hommes « verticalisaient », au fil de sketches burlesques, l’univers des boîtes de nuit, les « je t’aime, moi non plus » et les « je te fais mal » des bas-fonds.
Vitesse, énergie et physicalité propulsent également Human (articulations), peaufiné à Lyon, aux Subsistances – structure à laquelle Les Hommes Penchés, compagnie bien nommée, est rattachée. Pourtant, ce spectacle – conçu avec Gérard Fasoli, qui signe en outre sa scénographie – se démarque nettement de la pièce précédente. Parce que, pour la première fois, l’écriture de Christophe Huysman s’est développée en même temps qu’il inventait la mise en scène et dirigeait les acrobates-acteurs de cette création où il joue lui-même. Parce que Human, aussi, marque un tournant : la rumeur du monde y a pris le pas sur les questions d’identité personnelles. Mais si cette production dépasse le rendez-vous généralement plaisant que le théâtre, ou la danse, donne de plus en plus souvent aux arts de la piste, c’est que le corps, tellement prégnant chez cet artiste, corps poreux à ce qui l’entoure, corps toujours près de déraper, est en adéquation aiguë avec l’univers du cirque où le péril est permanent.
Quand les saltimbanques déboussolés de Human (articulations) grimpent au mât chinois, c’est pour constater qu’en bas, autour d’eux, règne le vide. Et chuter aussitôt, tête en avant, vers le sol instable qui les attend. Quand l’homme et la femme – un porteur et une voltigeuse suspendus à 7 mètres de hauteur – vivent une rupture (le chômage a phagocyté leur relation !) et nomment les parties du corps qui les retiennent ensemble encore – « aisselle », « main », « pied », etc. –, le spectateur sait qu’ils pourraient à tout moment rater leur prise et se laisser réellement tomber.
Ce risque constitutif du cirque, le fait aussi que les courts-circuits qui électrocutent le corps y sont actés d’emblée, sont d’une pertinence totale avec le propos tenu par Huysman dans Human : entre trois mâts chinois, un cadre fixe, deux aiguilles et une échelle, six individus en vrac tournent en rond dans un monde qui ne tourne pas rond. Ils marchent, s’arrêtent, grimpent, glissent. Ils errent en perdition. Derrière eux, sur un écran vidéo, s’inscrivent de manière aléatoire et mobile des bribes de texte, à l’image de l’écriture en slashes que manie maintenant l’auteur : une écriture rapide, concassée – le constat haché, et cependant plein de vivacité, de la désagrégation politique ambiante. Cette écriture-là, les corps l’articulent en mouvements. Et inversement : c’est la chorégraphie de l’acrobatie qui est ici inscrite dans le texte. Voilà pourquoi, avec Human (articulations), Christophe Huysman transcende le simple croisement du théâtre et du cirque. Il crée véritablement une forme : il invente un genre où le déséquilibre, la mise en danger et la lutte contre l’effondrement que rythment les mots sont sculptés par les corps dans l’espace en volumes mouvants.

Sabrina Weldman
(A lire : entretien avec Christophe Huysman, Mouvement n° 40, juillet-septembre 2006, actuellement en kiosque.)

Au Festival d’Avignon :
Human (articulations)
, Tinel de La Chartreuse les 8, 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 21 et 22 juillet à 18 h.
La Course au désastre, Tinel de La Chartreuse, les 18 et 19 juillet à 16 h et 18 h.
Les Eclaireurs, Abside de l’Eglise à La Chartreuse du 7 au 22 juillet de 9 h à 18 h 30.

A paraître cet été :
Pièces de cirque (Espèces et Human) aux Solitaires Intempestifs.
8 poèmes (dont La Course au désastre et Les Eclaireurs) aux Presses du réel.
Un ouvrage (titre non établi) sur Christophe Huysman et la compagnie Les Hommes penchés réalisé par Julie Sermon à partir d’entretiens et de documents divers.


Sabrina WELDMAN,
Publié le 2006-07-11

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) : spectacle vivant, théâtre, cirque,
Mot(s) Important(s) : cirque, langue, corps, humain, Festival d'Avignon,
Artiste(s) : Christophe HUYSMAN (écrivain), Sabrina WELDMAN (rédacteur),
Passage(s) : Avignon 84000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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