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A l’intensité des seuils
Trois pièces de Joël Pommerat
Se gardant de toute forme de didactisme et de discours sur le monde, l’écrivain et metteur en scène Joël Pommerat s’attache à un théâtre où les motifs de la famille, de l’héritage et de l’argent sont abordés frontalement. Trois de ses pièces sont à l'affiche du Festival d’Avignon.
Ils sont là, cernés par la pénombre, le corps suspendu dans un clair-obscur ourlé de mystère, qui parlent, presque chuchotent, qui sondent leurs paroles comme pour en éprouver la concrétude, en ressentir toute la déflagration intérieure… Là, au seuil incertain du visible, et pourtant étrangement présents. Ils nous parlent de l’âpreté des relations familiales, des entraves du passé, du lien au travail, de la responsabilité face à nos actes, de l’incertitude d’être… de la difficulté d’exister. Avec des mots simples, tellement simples, qui tranchent à même le cru de la vie des histoires banales et compliquées. De ces mots qui résonnent au plus intime et laissent la sensation confuse d’avoir remué « quelque chose » de profondément enfoui sous l’eau courante du quotidien. Comme si le socle des évidences s’effritait, comme si les ombres muettes des non-dits bruissaient dans ce crépuscule insomniaque et révélaient, au-delà des illusions du monde, un réel impalpable, traversé de désirs, de peurs et de troubles.
Le théâtre de Joël Pommerat s’écrit à l’eau-forte dans les béances du temps, esquissant les visages froissés d’une humanité aux prises avec le désarroi de notre époque. La clameur diffuse de l’extérieur, rejeté dans un lointain irréel, vient cogner aux portes de cette chambre d’échos où se joue à huis clos le drame du vivant. Car cet « auteur de scène » ne cesse de scruter la trame du réel, caché derrière la façade plâtrée du visible : « Je me vois comme un sculpteur ou un peintre qui cherche obstinément à saisir l’humain, à questionner le réel, à le pousser à se définir. Pour cela, je pars volontairement de situations communes, les moins spectaculaires apparemment. » Dans Les Marchands, il est ainsi question d’une femme « ensevelie sous le manque d’argent », d’une usine chimique fermée à la suite d’une explosion accidentelle, de la crainte du chômage, de la solitude… Rien que de très quelconque, finalement. « A l’intérieur de ce cadre, je cherche la tension la plus forte, pour révéler des dimensions qui échappent dans un rapport ordinaire à l’existence, donc faire émerger une part d’invisible. »
Cette démarche prend à revers une tradition historique qui a fait de la scène le lieu d’expression des passions et des enjeux de société, vus à travers des archétypes psychologiques. « Ce qui se joue dans la société se répercute au niveau individuel. Je préfère appréhender le monde à travers la perception humaine, car l’homme se retrouve aujourd’hui plus seul que jamais face à son destin, face à sa responsabilité vis-à-vis de ses actes. » Sans doute est-ce aussi parce que, pour Joël Pommerat, « écrire, c’est éclairer, s’éclairer, se mettre en retrait de l’agitation ambiante pour travailler son être intérieur, développer sa réflexion et son imaginaire, approfondir la connaissance de soi. » Son geste participe d’un véritable projet de vie : « Créer une pièce par an pendant quarante ans... »
Gwénola David
(Extrait d’un article paru dans Mouvement n° 40, juillet-septembre 2006, actuellement en kiosque.)
Au Festival d’Avignon :
Le Petit chaperon rouge, à 11 h et 18 h, du 6 au 8 juillet. Les Marchands, à 19 h, du 20 au 15 juillet (relâche le 23). Au monde, à 15 h, du 21 au 25 juillet (relâche le 23).
Gwénola DAVID,
Publié le 2006-07-11
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) : spectacle vivant, théâtre,
Mot(s) Important(s) : argent, famille, héritage, théâtre, Festival d'Avignon,
Artiste(s) : Joël POMMERAT (écrivain), Gwénola DAVID (rédacteur),
Passage(s) : Avignon 84000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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