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La culture de l’alternative
En à peine un an d’existence, La Générale, laboratoire de création fondé intempestivement dans le quartier de Belleville, s’est imposé comme l’un des lieux d’élection d’une scène artistique émergente. Une initiative qui, bouleversant nos habitudes culturelles franco-françaises, a valeur d'exemple.
Le 8 février 2005, une poignée d’artistes investissait une ancienne école située rue du Général Lasalle, à Belleville, emmenés par Vladimir Najman et André Panibratchenko, qui s’étaient déjà illustrés en animant l’Impasse, collectif implanté dans le 3e arrondissement – le second ayant précisément fait de l’activation de lieux de diffusion de la création contemporaine la finalité même de son travail d’artiste. Le temps de faire circuler la nouvelle, et les 6 200 mètres carrés du bâtiment se trouvaient vite occupés, en ateliers d’artistes, espaces de création et d’exposition, de vie aussi, pour certains – autant de projets qui venaient conférer au lieu, baptisé La Générale, sa véritable vocation : être moins un îlot de résistance, une zone d’occupation, qu’un espace de rayonnement. Ce dont venait témoigner, peu après cette ouverture en catimini, l’exposition Volume I, qui invitait artistes réputés et inconnus suivant l’un des principes fondateurs du collectif : favoriser l’échange, cet échange qui, lorsqu’il se déploie équitablement, annihile tout risque d’autarcie ; et ainsi, faire de La Générale un lieu de transmission – un « laboratoire de création » où, à tous les sens du terme, on ne fait que passer.
Depuis, les mois ont passé, avec leur lot de batailles juridiques, mais le temps n’a pas eu raison de la volonté ni de la bonne humeur de ses instigateurs – ces « mécanos » de La Générale formant une équipe d’une centaine de permanents et de volontaires. Entre-temps, une « charte » est venue poser les principes clés de ce laboratoire : « Invitation, accueil, partage, diversité, échange, ouverture, égaux. » Et La Générale a acquis valeur de symbole dans un pays qui – surtout si on le regarde de l’extérieur, d’Allemagne, par exemple – semble cruellement dépourvu de toute « culture alternative » – la faute, sans doute, au centralisme et au « culte de la personnalité » qui régissent le plus souvent les échanges.
Dans le cas présent, l’alternative s’avère, bel et bien, économique : La Générale ne profite d’aucune subvention et parvient à s’auto-suffire (via les cotisations de ses membres et les recettes occasionnelles provenant des bars lors de concerts payés « au chapeau »), jusqu’à financer de sa poche les travaux de remise en état qui, aux dires de ses détracteurs, justifiaient l’évacuation du bâtiment. Le nomadisme n’interdit pas l’engagement, surtout si l’on se réfère à la charte du collectif : « L’investissement du lieu n’est pas une appropriation mais la construction d’un espace en débats pour le quartier et la ville, dans la Cité et avec elle. » Ainsi, La Générale ouvre ses portes aux riverains, mais aussi aux associations qui en ont besoin, et dont elle se sent proche : le Gisti, Act’Up, les mouvements de défense des sans-papiers. Il s’agit toujours, en fin de compte, de « créer des mélanges », comme le dit Vladimir Najman.
Cette démarche pourrait sembler gentiment utopique, d’autant qu’elle prétend fonctionner en excluant tous « rapports de subordination » et toute hiérarchie. Pourtant, il n’est que de pousser les portes du lieu, de discuter avec ses « occupants », pour constater que le collectif est aussi devenu – puisque le fait d’être sans domicile fixe n’implique pas que l’on soit irresponsable – une vraie collectivité. Un foyer de dynamisme, une fédération d’enthousiasmes, régis certes par les impératifs de l’urgence, la vocation de l’éphémère(1), mais sans que ceux-ci viennent entraver leur foisonnement, et leur décloisonnement – l’urgence impliquant la réactivité. Arts visuels, spectacle vivant, musique, photographie ou mode ont aussi droit de cité, et quel que soit le domaine où ils évoluent, les créateurs en présence sont également, le plus souvent, des curateurs. Au rez-de-chaussée, la galerie (l’abréviation informatique de l’anglais non-breaking space, « espace insécable »), géré par quatre artistes (Aymeric Ebrard, Thomas Fontaine, Rada Boukova et Elodie Huet), organise une exposition par semaine. Un autre espace, confié successivement à des commissaires, résidents (parmi lesquels le sculpteur David Cousinard, la plasticienne Thu van Tran ou la photographe Julia Varga) ou non (Yann Chateigné) sur les lieux, accueille des expositions de plus grande envergure (outre Volumes I et II, citons Je partage votre point de vue, Plein-pots, Le Retour de la différence…), auxquelles participent aussi des artistes dont la renommée n’est plus à faire (Agnès Thernauer, Cécile Hartmann, Felice Varini, Mathieu Mercier, Lili Reynaud-Dewar…). Côté musique, les Salons 5/6, organisés les 5 et 6 de chaque mois par Juliette Bineau, ouvrent leurs portes aux musiciens, performeurs ou écrivains curieux d’expérimenter des formes courtes (moins de 20 minutes). Le même bouillonnement existe du côté du théâtre ou de la danse, sans oublier tous les recoins laissés en friche, et réactivés pour quelques interventions temporaires (telles le projet Enduits). Le tableau n'est pas forcément idyllique, mais il est exemplaire : La Générale, à force d'ouverture (sur le monde, plus que sur les mondanités), s'est imposée, toujours par la grâce du bouche à oreille, comme un lieu où l'on respire.
Exemplaire, car le constat quant à la scène « alternative » parisienne se révèle plutôt accablant. Avant la fermeture programmée de La Générale, c’est Public, autre lieu d’élection de la jeune création, qui doit quitter ses locaux de l’impasse Beaubourg (tout un symbole…) – le propriétaire qui les leur mettait généreusement à disposition ayant revendu la surface. Pour des raisons similaires, liées finalement à l’iniquité du marché immobilier dans la capitale, l’existence de l’association d’artistes Glassbox, rue Oberkampf, demeure encore précaire, comme le BetonSalon, ouvert l’année dernière, et qui profite d’un partenariat actif avec son antenne viennoise. Autant d’espaces exclusivement dépendants des bonnes volontés de leurs gérants et d’hypothétiques soutiens publics, et qui, alors même qu’ils ont prouvé leur capacité à mettre en place une programmation dynamique pour un public toujours plus nombreux, demeurent trop rares. Le coût délirant des loyers parisiens n’incitant guère à l’optimisme, il reste à espérer que les pouvoirs publics finissent par réaliser la vitalité de tels lieux dans l’équilibre du paysage artistique. Heureusement, à La Générale, on a de l’optimisme à revendre, envers et contre tout.
Mathilde Villeneuve et David Sanson
(1) Les habitants de La Générale sont expulsables au 30 juin 2006, le bâtiment étant promis à l’hôpital psychiatrique de Maison Blanche. Toutefois, au terme d’un ultime round juridique, la Ville de Paris s’est engagée à favoriser leur relogement.
> A voir notamment à La Générale :
Exposition Formalité, du 1er au 15 avril. Expositions , chaque week-end. Salons 5-6, soirées de concerts et de performances les 5 et 6 de chaque mois.
Les expositions de La Générale sont ouvertes du jeudi au dimanche et sur rendez-vous.
La Générale 10-14, rue du Général Lasalle, 75019 Paris
www.lagenerale.org
David SANSON, Mathilde VILLENEUVE,
Publié le 2006-03-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) : politique culturelle, communauté, institution, activisme,
Mot(s) Important(s) : arts visuels, Lieu de diffusion, collectif, politique culturelle, art plastique, indépendants, éphémère, précarité, musique improvisée,
Artiste(s) : David SANSON (rédacteur), Mathilde VILLENEUVE (rédacteur), Vladimir NAJMAN (artiste), André PANIBRATCHENKO (artiste), Mathieu MERCIER (plasticien), Lili REYNAUD-DEWAR (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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