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L’esprit de laboratoire à l’œuvre
Les Laboratoires d’Aubervilliers, lieu de création et de diffusion pluridisciplinaire, ont affirmé un mode opératoire exigeant, et réfléchissent en acte aux conditions de production de l’art, à sa résonance, et à son cadre.
Donner aux artistes un espace de travail au temps dilaté et aux composantes malléables, adapté à la singularité de chaque projet : une démarche qui semble évidente, dans une optique de création. Or, dans un climat de plus en plus dirigé vers une production ajustée aux impératifs de consommation, les Laboratoires d’Aubervilliers font de facto figure d’exception dans le paysage de l’art contemporain. C’est en 1994 que François Verret investit, sur une proposition de la ville d’Aubervilliers, une ancienne usine dans le quartier des Quatre-Chemins, avec l’envie d’en faire un lieu de création, d’échange et de transmission, en prise directe avec la réalité du quartier. En même temps que sont esquissées les lignes de forces, il propose en 2001 aux critiques d’art Yvane Chapuis et François Piron, ainsi qu’au chorégraphe Loïc Touzé, de prendre la direction du lieu par voie collégiale. Le même état d’esprit fait acte : privilégier l’art à l’action culturelle et rester attentif à la mobilité de la structure.
L’association s’emploie à expérimenter, à proposer des formes nouvelles, à conserver un rapport critique à ses actions, et par là même, refuse toute méthode. Il s’agit de réinventer les propositions, afin de rester systématiquement au plus près de chaque projet. « La structure, si elle pose un cadre, n’impose pas de rythme, d’esthétique ou d’échelle de projet a priori. On ne demande pas aux artistes d’envisager par avance un travail en fonction du lieu, ce qui autorise les changements d’avis, les évolutions », explique François Piron. Ce qui permet de dépasser les cadres d’attente, de travailler dans une zone d’indéfinition féconde, de décloisonner les pratiques et les genres : l’écrivain Patrick Bouvet, en résidence actuellement (voir également pp. 134-136), s’est vu proposer la réalisation de son premier film, et dispose d’une carte blanche pour une soirée de cinéma expérimental : « C’est un partage de contrôle ; nos collaborations offrent un espace de jeu, mis à disposition. » Ainsi qu’une production et un accompagnement propices : les Laboratoires, qui ont accueilli en 2005 John Menick, Ryan Gander, Aurélien Froment ou le Club des 5, ont produit leur travail le plus conséquent à ce jour.
Certains artistes, comme Thomas Hirschhorn, albertivillarien d’adoption, sont sollicités pour le rapport spécifique engagé avec le territoire, à l’instar du Musée Précaire Albinet, interrogeant la capacité de l’art à exister au-delà des espaces qui lui sont attribués(1). C’est par ce biais, et à l’initiative des artistes, que les Laboratoires dialoguent avec la ville, ne se limitant pas aux alentours immédiats de la banlieue, mais envisageant le contexte artistique et institutionnel au niveau national et international.
La démarche des Laboratoires fait écho à la différenciation par Adorno entre un art qui se veut politique, et un art concerné par la politique. Au-delà des ouvertures publiques, enfin, ce lieu développe des publications pensées comme des espaces supplémentaires à explorer, qu’il s’agisse d’objets hybrides monographiques ou du journal semestriel gratuit. Des affinités ou des collaborations se construisent avec d’autres structures européennes, « comme Victoria à Gand, Gasthuis à Amsterdam ou Sophiensalle à Berlin. Il est d’ailleurs intéressant de constater que nous suscitons un intérêt beaucoup plus manifeste depuis l’étranger que parfois depuis le milieu de l’art parisien. » Car si les Laboratoires font des choix indéniables qualitativement (ont été accueillis, notamment, les plasticiens sonores Vincent Epplay et Dominique Petitgand, les plasticiens Boris Achour et Sandy Amerio, le performeur Yves Noël Genod, les chorégraphes Claudia Trozzi et Jennifer Lacey, le cinéaste Jan Peters…), la décentralisation parisienne demeure, quant à elle, un problème, factice et improbable…
Léa Lescure
1. Voir à ce sujet le livre éponyme publié par les Laboratoires et les éditions Xavier Barral.
Léa LESCURE,
Publié le 2006-03-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : reportage
Thème(s) : performance, art visuel, politique culturelle, spectacle vivant, institution,
Mot(s) Important(s) : Lieu de diffusion, laboratoire, création, Ile-de-France, décentralisation, décloisonnement, espace, alternatif,
Artiste(s) : Léa LESCURE (rédacteur), François PIRON (directeur de structure), Yvane CHAPUIS (directeur de structure), Loïc TOUZE (directeur de structure), Thomas Hirschhorn (plasticien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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