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Images en voie de disparition
L'exposition qui lui est consacrée à l'Institut d'art contemporain de Villeurbanne confirme la portée des œuvres de Melik Ohanian : des installations jouant de tous les dysfonctionnements pour mieux refonder notre rapport au monde. Visite guidée.
Biographie : Né en 1969 en France, Melik Ohanian vit et travaille à Paris, où il est représenté par la galerie Chantal Crousel. Ses films, ses installations vidéo et, plus récemment, ses photographies ont été exposés un peu partout dans le monde. Il a participé à de nombreuses expositions, personnelles et collectives à l'étranger – il était notamment présent à l'ouverture du Palais de Tokyo en 2002, à la galerie Yvon Lambert de New York en 2003. Et il a représenté la France à la biennale de São Paulo en 2004.
En empruntant aux scientifiques leurs espaces d'expérimentations, leur jargon, parfois leurs méthodes, Melik Ohanian remanie les codes de représentation du monde contemporain, selon lui largement inadaptés. Il explose la syntaxe des choses et propose de nouveaux outils d'analyse pour les appréhender. Son œuvre nous emmène ailleurs, dans des paysages lointains, de désert ou de glace, qui remettent en question notre rapport au temps, à l'image, et ouvrent les brèches d'une conception multiple de l'univers. L'artiste dilate, spatialise et superpose, use du hors champ et du hors temps, du démontage, de l'absence pour tâter le pouls des choses, dirait Henri Michaux, jusqu'à l'abstraction totale.
Pour son exposition monographique à l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne, Melik Ohanian nous fait lâcher prise à travers plus de vingt œuvres, anciennes et nouvelles. Il nous rappelle que l'image n'est jamais qu'un cadrage, une sélection dans la réalité, et qu'il n'existe pas de réelle distinction entre le documentaire et la fiction. Les critères d'appréciation d'une image se posent autrement. La représentation iconographique est de l'histoire ancienne, nous dit-il, qui va jusqu'à faire disparaître les images.
Chemins de traverse
Images invisibles, codées ou cachées, œuvres qui désynchronisent ou inversent la réalité, tout est fait pour créer un univers qui nous échappe. Même l'espace d'expo-sition a été pensé en amont pour provoquer la perte de repères. On franchit le lieu comme on entrerait dans un nouveau monde. Le couloir Gradient (2005) formalise d'ailleurs le passage en donnant l'illusion, par un dégradé du blanc au noir, d'avancer dans une salle de vidéo obscure, alors qu'on pénètre dans une pièce maculée de blanc. Là, on se retrouve aussitôt projeté nez à nez avec sa propre image dans The Gear (2004), un imposant miroir déformant rotatif qui se tient pratiquement en lévitation. La structure alterne l'image miroir (inversée) dans ses arrondis et l'image réelle (reflet sans inversion) dans ses creux, appliquant la tentative de brouillages des pistes et d'effacement contenue dans son titre même, « l'engrenage ». L'œuvre, séduisante, trompeuse, donne le ton à l'exposition et préconise la méfiance face aux apparences. L'impression de ne pas être en terrain conquis, mais bien sur un chemin de traverse, se confirme au gré de la visite. Le rapport au temps est lui-même bouleversé par la proposition d'un autre temps, parallèle et extra-terrestre cette fois : celui de la planète Mars, indiqué par une horloge fabriquée au cours de l'exposition, qui superpose le temps de réalisation de l'objet à celui de la visite. Seuls quelques éléments ponctuels viennent structurer le parcours de cet univers vertigineux. C'est le cas de Concrete Tears (2005), qui, tel un rideau de larmes de béton suspendues à un fil de nylon, découpe l'espace d'exposition, de manière a priori simple et poétique, mais pas si anodine quand l'artiste y perçoit « l'architecture du drame ». En fin de compte, puisque la chose n'est jamais entièrement donnée, la confusion persiste, la mise en alerte s'aiguise et chacun finit par inventer son propre récit et tracer son chemin.
Opposé à une vision ethnocentriste et monolithique du monde, Melik Ohanian cherche à penser l'image en termes de multiplicité et d'invisibilité. Avec Invisible Film, il choisit de diffuser Punishment Park – un film de Peter Watkins de 1971 qui fut censuré pendant vingt-cinq ans aux Etats-Unis – dans le désert même où il avait été tourné à l'époque. L'artiste prend la forme du documentaire à rebours et, au lieu de chercher à « rapporter », revient à la réalité de la réalisation du film en superposant l'étape de sa conception à celle de sa monstration. La boucle est bouclée autour de ces temporalités qui désormais cohabitent. Mais si tout concourt à indiquer qu'un film est bien en train d'être projeté – la bande-son, les sous-titres défilant à l'entrée de la salle, le projecteur au premier plan de l'image –, aucun écran n'est pourtant présent pour le recevoir et notre regard glisse bientôt vers l'étendue du désert. Ce décor complètement évidé, qui échoue à renvoyer l'image, entraîne à la fois la disparition de la fiction (le film est absent) et de la réalité où a lieu la fiction (une fois la nuit tombée) : « Puisque je montre sur un écran une image qui montre une image qui n'a pas d'écran, décrypte l'artiste, c'est finalement l'image elle-même qui devient son propre support, son écran. » Puisque l'image visible ne fait que révéler l'absence d'une autre image, alors, libre à nous de l'imaginer.
> L'exposition rétrospective de Melik Ohanian se tient à L'institut d'Art Contemporain de Villeurbanne jusqu'au 23 avril. Tél. 04 78 03 47 00 - www.i-art-c.org
Mathilde VILLENEUVE,
Publié le 2006-03-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) : exposition, installation,
Mot(s) Important(s) : installation, exposition, image,
Artiste(s) : Mélik OHANIAN (plasticien), Mathilde VILLENEUVE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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