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Voix sans issue
Avec la trilogie formée par Climate of hunter, Tilt et The Drift, Scott Walker affine l'un des talents que lui reconnaissait Brian Eno : celui de pouvoir « organiser mentalement un morceau avec minutie » (1).
Par un concours de circonstances en apparence fortuit, l'année 1995 voit la sortie conjointe de deux disques étrangement semblables, deux galettes d'un « avant-rock » écorché, signées par deux stars légendaires : Outside de David Bowie et Tilt de Scott Walker. Certes, l'aura dont jouit à cette époque le versant plus commercial de la musique industrielle (1995 est également l'année du très culte et excellent The Downward Spiral de Nine Inch Nails(2)) n'est pas pour rien dans cette irruption de climats assombris dans la pop classique. Mais les deux artistes n'en étaient pas à leur première pirouette. Bowie trouvait là le moyen de se recrédibiliser après une pénible décennie 1980. Quant à Scott Walker, sa carrière de crooner était déjà sérieusement compromise depuis la fin des années 1960 avec le four de Scott 4.
Les deux disques n'allaient pourtant pas avoir le même destin : stigmatisé par le public et la critique comme une simple réitération de sa « trilogie berlinoise » (à cause de la présence de Brian Eno), Outside n'est pas devenu un objet-culte comparable à Tilt. Serait-ce à dire que l'un a échoué là où l'autre a réussi ? Peut-être également que les deux disques n'avaient pas la même ambition. Globalement, il semble que Outside ait été un disque expérimental au sens propre, comme en témoignent les séances d'improvisation collective avec « jeux de rôles » qui ont servi à sa réalisation ; dans son journal, Eno qualifie l'opus terminé de « fort, confus, prolixe, grumeleux », tout en ajoutant : « Seule chose qui manque : l'espace – l'audace d'être très simple. » (3)
Or, cette « audace d'être très simple » est au contraire le propre de Tilt, dont on pourrait dire qu'il est un disque assez classique. Indice de cette simplicité : la tendance de Walker – déjà sensible dans Dealer sur Climate of hunter, et radicalisée par la suite – à bâtir des développements mélodiques très amples au-dessus d'un seul accord tenu. Généralement complexe et quelque peu dissonant, cet accord appelle une résolution harmonique, qui a toute la force d'une modulation, et relance l'écriture mélodique. Cette parcimonieuse économie harmonique se trouve néanmoins contrebalancée par un travail plus complexe sur les structures. Dans The Cockfighter sur Tilt, rien ne se répète exactement au niveau du chant et des mélodies ; et pourtant il y a des éléments obsédants qui reviennent, à commencer par cette surprenante rythmique binaire évoquant la musique industrielle, ou encore tout cet arrière-plan en demi-teintes évoquant, à partir d'infrabasses, de carillons, de hurlements très éloignés et de bruissements proches, tout un univers animal fantasmagorique. Ces ambiances sont mises en jeu et composées avec tout un art du contraste: dépouillement sur un seul instrument/tutti, espace évidé/espace rempli, tempo lent/tempo multiplié par deux... Dans The Drift, ce principe est radicalisé, de sorte que l'on sent à quel point le songwriting de Walker est pensé par succession et entre-chocs de blocs : l'écriture pour cordes est à cet égard éloquente, tant elle rappelle les écritures par masses chères à Penderecki ou Xenakis. Parfois un élément surmixé émerge du bloc et se met à occuper tout l'espace de sa présence incongrue : le chalumeau strident sur The Cockfighter ou le cri animal sur Jolson and Jones (The Drift). Ailleurs, les blocs ne se raccordent pas, et laissent alors surgir des espaces vides : rarement des silences complets, mais plutôt des espèces de no man's lands sonores où ne subsistent que quelques présences diffuses. Dans Tilt, le refrain du morceau-titre (de loin la chanson la plus conventionnelle du disque) est chanté au-dessus d'un quasi-silence qui ne laisse filtrer qu'une guitare lointaine. De même, toutes les chansons de The Drift font la part belle à ces moments d'interruption où la structure menace de s'évanouir. Que reste-t-il alors ? La voix de Scott Walker dans sa nudité. Et ainsi, par-delà l'aspect visionnaire de la musique de Walker, celle-ci manifeste son affinité avec une force hors temps qu'elle n'a jamais quittée : celle de l'élégie et de la complainte, magistralement illustrée par la fin de Jesse (The Drift) et ces mots a cappella : « Alive... I'm the only one left alive. »
Pierre-Yves Macé
1. Brian Eno, Journal, Le Serpent à Plumes, p. 309.
2. La musique de Trent Reznor est une influence commune
et revendiquée par Walker et Bowie pour ces disques.
3. Brian Eno, op. cit., p. 173.
> À paraître le 9 mai : The Drift (4AD/Beggars Group).
> Sélection discographique :
The Walker Brothers : Gala (compilation, Philips/Phonogram)
Scott Walker : Scott 3 (Fontana/universal, 1969), Scott 4 (Fontana/universal, 1969), Climate of Hunter (Virgin/EMI, 1984), Tilt (Fontana/universal, 1995). Le coffret Five Easy Pieces (Mercury/Universal, 2003) regroupe ses plus beaux morceaux et quelques raretés (compositions pour divers films et deux titres écrits pour Ute Lemper), la compilation Boy Child: 67-70 offrant une belle synthèse de son œuvre durant cette période.
> Le film documentaire de Stephen Kijak, Scott Walker :
30 Century Man, sera présenté dans plusieurs festivals en septembre prochain et diffusé à l'automne. Directeur de la photographie : Grant Gee. graphisme : Graham Wood.
> Contacts :www.scottwalkerfilm.com / www.cinemaniamovie.com
Pierre Yves MACE,
Publié le 2006-03-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : musique, rock,
Mot(s) Important(s) : musique, Rock,
Artiste(s) : Scott WALKER (musicien), Pierre Yves MACE (rédacteur), David BOWIE (musicien), Brian ENO (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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