Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Généalogie d'une guerre
L'histoire de l'Irak, indéniablement, est complexe à décrypter. Elle fait intervenir des notions, des conceptions peu familières à un Européen. Pierre-Jean Luizard replace le conflit dans son contexte et nous donne des clés essentielles à la compréhension de la situation actuelle.
Biographie : Spécialiste d'histoire contemporaine de l'islam dans les pays arabes du Moyen-Orient, Pierre-Jean Luizard est chargé de recherche au CNRS (actuellement au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité, à Paris). Il est l'auteur de deux ouvrages de référence sur l'Irak : La Question irakienne (Fayard, 2002) et La For-mation de l'Irak contemporain (CNRS Editions, 2002).
Entretien / La Mésopotamie est l'un des berceaux de l'humanité. On y trouve l'origine des principales religions du Livre. L'Irak a été formée à partir de trois régions de l'Empire ottoman. Quel lien le pays entretient-il actuellement avec cette histoire ?
« L'Irak actuel, on s'en doute, a peu de rapport avec l'ancienne Mésopotamie, même si Saddam Hussein utilisait volontiers la référence à l'Antiquité (de Nabuchodonosor à Saddam) pour magnifier son propre pouvoir. La population, la religion ne sont plus les mêmes qu'à l'époque des royaumes sumériens, chaldéens, akkadiens, assyriens ou de Babylone. L'Irak a été profondément arabisé au cours des siècles, par des vagues de migrations successives en provenance de la péninsule arabique, et le pays est aussi le berceau du chiisme. Toutefois, le biblisme des acteurs religieux américains, notamment les sionistes chrétiens, a donné une résonance toute particulière à l'occupation de la Mésopotamie. La plupart des noms bibliques de Mésopotamie se retrouvent aussi aux Etats-Unis. L'histoire de l'archéologie mésopotamienne montre bien la dimension symbolique liée à l'Ancien Testament. Les premiers soldats américains qui franchirent l'Euphrate ne manquèrent pas de donner à l'événement une dimension biblique (en tout cas, les médias américains le rapportèrent ainsi). Mais les responsables américains ont dû bien vite réaliser qu'ils n'allaient pas à la rencontre de Hammourabi ou de Sargon, mais de l'ayatollah Sistani(1) ou de Muqtada al-Sadr(2).
Pouvez-vous expliquer pourquoi l'Irak, depuis sa formation au début du XXe siècle n'a jamais trouvé de stabilité ?
« L'Irak se situe à une frontière entre les mondes arabe et iranien, entre les pays arabes, à majorité sunnite, et l'Iran, à majorité chiite. A l'époque ottomane, c'est sur son sol que se sont affrontées les armées des deux grands empires musulmans rivaux : l'Empire ottoman, porte-drapeau du sunnisme, qui régnait sur les provinces de Mésopotamie, et l'Iran chiite. A l'intérieur, l'Irak se distingue des autres pays arabes par le fait que son territoire a été le dernier grand réceptacle des invasions nomades. Jusqu'au début du XXe siècle, les tribus bédouines ont continué leur mouvement depuis les déserts de la péninsule arabique vers les plaines irriguées du Tigre et de l'Euphrate. La sédentarisation de tribus autrefois nomades a correspondu à de nouveaux rapports d'asservissement : les communautés paysannes sédentaires ou semi-sédentaires se sont vues soumises à la loi des seigneurs du désert, demeurés nomades. On est là à l'origine du clivage social entre sunnites et chiites : tandis que les tribus dominées se convertissaient en masse au chiisme, qui répondait à leurs aspirations et à leur nouvelle condition, les grandes familles restaient en majorité attachées au sunnisme. Le heurt entre monde bédouin et monde sédentarisé explique en partie la violence de la vie politique en Irak. Ensuite, le pétrole est venu exacerber ces tendances : le tout-pétrole a fait de l'Etat le principal redistributeur de richesses, donnant notamment à des pouvoirs autoritaires la possibilité de se maintenir même dans une situation ultra-minoritaire (c'était le cas du régime de Saddam Hussein).
Comment décrire la complexité de la diaspora irakienne ?
« Le nouvel Etat irakien fondé par la puissance mandataire britannique en 1920 a institutionnalisé de façon inavouée la domination exclusive d'élites arabes sunnites sur l'Etat. Depuis sa fondation, cet Etat a été en guerre contre sa société : aucun groupe religieux ou ethnique n'a été épargné par la répression. Qu'elle soit ethnique ou confessionnelle, elle a contraint les Irakiens à quitter l'Irak en plusieurs vagues. Il y a eu d'abord les dirigeants religieux chiites, exilés en 1923 vers l'Iran parce qu'ils refusaient le mandat ; puis, ce fut le tour des chrétiens assyro-chaldéens, dans les années 1930 : chassés des montagnes, où ils habitaient depuis toujours, par l'armée irakienne, une partie se réfugia en Iran, l'autre en Syrie, et une part croissante ira rejoindre la diaspora assyro-chaldéenne, surtout aux Etats-Unis (Chicago) et en France (Sarcelles et Marseille). Dans les années 1940 et 1950, les juifs, qui constituaient jusque-là la première com-munauté de Bagdad, choisirent de s'exiler en masse vers Israël à un moment où la création d'Israël avait grandement détérioré leurs relations avec les musulmans. Le mouvement kurde, avec ses chefs, dut chercher refuge en Iran à deux reprises : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, puis en 1975. Durant la guerre entre l'Iran et l'Irak, des dizaines de milliers de chiites s'enfuirent vers l'Iran, où ils s'établirent. La communauté kurde Fayli, qui cumulait le double handicap d'être à la fois kurde et chiite, fut déportée en masse vers l'Iran par le régime de Saddam Hussein en 1969 et à la fin des années 1970, début des années 1980. A ces réfugiés, du fait de leur appartenance à telle ou telle communauté, il faut ajouter les réfugiés politiques : la classe politique de l'époque de la monarchie (1921-1958) quitta l'Irak pour la Grande-Bretagne et les autres pays arabes ; les communistes, qui avaient été soumis à la répression sous la monarchie, rentrèrent en Irak en 1958, avant d'être à nouveau contraints à la clandestinité sous le régime de Saddam Hussein. Beaucoup, parmi les intellectuels, trouveront refuge dans les pays de l'Est et en Grande-Bretagne. Enfin, chaque changement de régime s'est accompagné de l'exode des milliers d'Irakiens : nassériens et baassistes sous le régime de Kassem (1958-1963)(3), bassistes et communistes sous celui des frères Aref (1963-1968)(4), le régime de Saddam réussissant l'exploit de condamner tous les courants politiques à l'exil, y compris le Bass, dont les dirigeants historiques, ceux qui échappèrent aux liquidations successives, trouvèrent refuge en Syrie. Aujourd'hui, on assiste à un mouvement d'exode pour un nombre croissant d'intellectuels, d'artistes et de membres des professions libérales (médecins, avocats) : chassés d'Irak par l'insécurité et l'absence d'espoir politique, beaucoup ont retrouvé les chemins de l'exil. On les retrouve en Jordanie, à Amman, dans d'autres pays arabes, ainsi qu'en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en France.
Propos recueillis par Léa Gauthier
1. L'ayatollah Sistani est le chef spirituel chiite le plus respecté en Irak. Les quelque 15 millions de chiites irakiens lui sont fidèles, mais aussi les communautés chiites de l'Inde, du Pakistan, du Yémen, de Bahrein, de l'Arabie saoudite et du Liban. Il est l'un des grands érudits de l'islam chiite et a publié de nombreux livres et articles sur la loi islamique et son application. Ses pairs lui ont accordé le titre de marja', le niveau le plus élevé que peut atteindre un membre du clergé. Sous le régime de Saddam Hussein, l'ayatollah Sistani a été emprisonné et assigné à résidence. Mais ses adversaires lui ont reproché de s'être abstenu de participer activement à la vie politique.
2. Muqtada al-Sadr : Imam radical chiite dont la milice (l'armée du Mahdi) combat les troupes américaines au cours de deux soulèvements. Favorable à l'instauration d'un régime islamique, son mouvement a tout d'abord été mis à l'écart de la scène politique irakienne. Malgré un accord conclu l'année dernière visant à mettre fin au combat, l'armée du Mahdi continue d'agir dans certains quartiers de Bagdad et dans d'autres régions du sud du pays, y compris à Bassora.
3. En 1958, le général Abdel Karim Kassem échafaude un coup d'Etat qui mène au renversement et à la mort du roi d'Irak, Faycal II, ainsi qu'à celle de son neveu, le prince héritier Abdul Illah. Il devient l'homme fort d'un gouvernement qui comprend une majorité de militaires. La monarchie est abolie, la République proclamée et l'on annonce la fin de l'Etat fédéral que l'Irak formait avec la Jordanie depuis le mois de février 1958. En mars 1959, l'Irak quitte également le pacte de Bagdad. Le gouvernement de Kassem aura recours à la force pour consolider son pouvoir, mais le premier ministre sera à son tour renversé, puis exécuté, en février 1963.
4. Le colonel Abdul Salam Aref et le général Abdul Rahman, frère du précédent,
furent présidents de l'Irak respectivement entre 1963-1966 et 1966-1968.
Léa GAUTHIER,
Publié le 2006-03-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : histoire, guerre, Irak,
Mot(s) Important(s) : guerre, Irak, histoire, politique,
Artiste(s) : Pierre-Jean LUIZARD (historien), Léa GAUTHIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :