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Lettre de Bagdad une ville où la confiance n'existe plus
L'écrivain et journaliste américain, qui a longtemps travaillé en Irak, nous décrit une ville insécurisée dans laquelle la présence des forces de la Coalition rend tout civil suspect.
Biographie : Pilote d'avion professionnel, William Langewiesche est reporter pour le magazine américain The Atlantic Monthly, pour lequel il parcourt le monde depuis 1992. Fruit de ses expériences qui l'ont mené d'Afrique en Océanie, du Mexique au Moyen-Orient, il a publié plusieurs livres unanimement salués par la critique américaine, parmi lesquels : Sahara Unveiled : A Journey Across the Desert (1996), American Ground : Unbuilding The World Trade Center (2002) et The Outlaw Sea : A World of Freedom, Chaos, and Crime (2004). Il travaille à l'heure actuelle à un livre consacré à la prolifération des armes nucléaires, qui paraîtra l'hiver prochain aux Etats-Unis. Avant de se rendre au Pakistan et à Moscou, où il réside actuellement, il fut ces deux dernières années le correspondant national de The Atlantic Monthly en Irak, où il écrivit une série d'articles, dont cette Lettre de Bagdad, que nous publions ici.
Les routes d'accès au territoire irakien ayant été fermées aux Occidentaux à cause du banditisme et des attaques des insurgés, la meilleure façon pour un civil d'aller à Bagdad est de prendre un avion miteux en provenance de Jordanie, un vieux Fokker qui fait la liaison deux à trois fois par jour entre Amman et Bagdad – enfin, si l'aéroport est ouvert, évidemment. C'est un avion de la Royal Jordanian, avec un personnel de bord sud-africain, des gens qui, on ne sait pour quelle raison, sont prêts chaque jour à risquer des attaques terrestres et des tirs de missile à bord d'un appareil au fonctionnement capricieux, aux capacités de réaction limitées et au matériel de défense inexistant. Pour ceux qui sont prêts à prendre ce type de risque, le prix du billet est rédhibitoire : 1 500 dollars aller-retour pour un vol d'une heure. Pourtant, chaque jour, des dizaines de volontaires débarquent à l'aéroport d'Amman, la plupart traînant des sacs remplis de boissons et de gilets pare-balles. Ils déambulent en silence dans la pénombre de terminaux minables pour finir dans une salle d'embarquement tout en longueur qu'on dirait choisie pour son isolement. Ils se regardent alors les uns les autres, une seule question chimérique en tête : qui, aujourd'hui, serait assez cinglé pour aller volontairement en Irak ?
La réponse varie. Certains font partie de l'élite irakienne. Ce sont des hommes un peu épais, en costard trois pièces élimé, parfois accompagnés de leurs femmes ; ils veulent retourner chez eux, par habitude ou par nécessité, et quelquefois pour y mourir. D'autres sont des correspondants de guerre occidentaux comme on les imagine, mal rasés, à l'allure jeune et dépenaillée dans leurs tee-shirts froissés. Ils se soucient moins des missiles que du risque quotidien qui les attend de l'autre côté, de faire leur boulot que de sauver leur peau. D'autres ont l'air d'être des ingénieurs ou des consultants techniques, des bleus de la guerre. Ils sont entre deux âges, portent des alliances, des attachés-cases et n'ont pas l'air sûrs d'eux, comme s'ils avaient pris la mauvaise route à un moment donné et qu'ils étaient surpris.
Certains autres encore retournent dans la Zone verte(1), des habitués qui se retrouvent « entre initiés ». Ils retournent à leurs vies fortifiées, en sécurité relative, isolées dans l'enceinte militaire américaine qui s'étend au centre de Bagdad. Mais la plupart des passagers sur la majeure partie de ces vols sont des hommes forts et musclés, Anglais, Sud-Africains et Américains, souvent tatoués, rasés de près et le cheveu très court : des combattants sous contrat qui, comme des milliers d'autres, ont signé pour surveiller les projets de construction des infrastructures irakiennes qui ont englouti tant d'argent américain et irakien.
Tous ces gens savent parfaitement où ils vont. Le voyage se profile devant eux, inévitable, comme une sentence. Dans la salle d'embarquement, on ne ressent pas de peur palpable, mais une ambiance résolument fataliste.
Dans le bus qui traverse la piste, tout le monde reste silencieux. Puis, c'est le vol, et deux jolies hôtesses de l'air sud-africaines donnent l'illusion de la normalité. Elles se lancent dans l'habituel laïus de bienvenue (« Merci d'avoir choisi la Royal Jordanian » ) et donnent les recommandations de sécurité d'usage – attacher sa ceinture, par exemple –, même si chacun se demande : « A quoi bon ? » , et pense inévitablement aux effets d'une attaque de missile. Dans une guerre comme celle-là, le champ de bataille revêt tellement de formes innocentes. L'avion prend de la hauteur au-dessus d'Amman, puis se dirige vers l'est, à haute altitude, au-dessus d'un désert sable et noir. Le désert est balafré par les exercices militaires. A un moment donné, c'est l'Irak. Les hôtesses servent du café avec des sourires. Il y a un en-cas qu'il est sage de refuser. Le commandant se met à donner des nouvelles du temps qui, la plus grande partie de l'année, est tout simplement chaud. Puis l'Euphrate apparaît, les champs irrigués de la Mésopotamie, et finalement le Tigre, et enfin Bagdad, une ville tentaculaire, embrumée de poussière. L'avion arrive au-dessus de l'aéroport de Bagdad à 4 500 mètres d'altitude, hors de portée des tirs des insurgés. Il descend rapidement quand la tour de contrôle donne son feu vert, train d'atterrissage sorti et freins activés. Il effectue un virage à gauche très serré pour éviter les tirs terrestres, mais vu la proximité des insurgés, cette tentative semble bien aléatoire. Après un dernier virage à gauche, il touche le sol immédiatement. Quand l'avion se dirige lentement vers le terminal, une hôtesse de l'air lance un « Bienvenue à Bagdad » , mais elle a au moins la décence de ne pas souhaiter aux passagers un agréable séjour.
C'est une sensation étrange d'être livré à soi-même si rapidement dans le monde radical d'une guerre qui ne ressemble à rien. Le terminal de Bagdad est un édifice grandiose presque désert, occupé par des gardes armés jusqu'aux dents et parfois secoué par les détonations lointaines de l'artillerie ou des tirs de mortier – il est assez difficile de faire la différence au début. Le nouveau gouvernement irakien délivre un visa sur place et tamponne les papiers dans la confusion et l'attente. Les passagers récupèrent leurs bagages et se dirigent vers le bas-côté de la route, là où le gouvernement américain prend en charge les employés gouvernementaux et les entrepreneurs dans des convois militaires pour les conduire dans la Zone verte. Les autres, c'est-à-dire les Irakiens et les journalistes occidentaux, sautent dans un minibus qui les emmène quelques kilomètres plus loin, dans le périmètre de l'aéroport, à un poste de contrôle sous bonne garde où une personne de confiance est censée venir les chercher. Si cette personne n'est pas au rendez-vous (ce qui arrive souvent dans un pays où le réseau téléphonique est inefficace), il n'y a pas d'autre choix que de retourner au terminal et d'essayer d'avoir des nouvelles. Et l'alternative qui consiste à prendre l'un des nombreux taxis de Bagdad est devenue incroyablement dangereuse, car le crime et l'insurrection se mélangent et se développent et le prix d'un otage américain a atteint 25 000 dollars. Enfin, c'est ce qui se dit.
William LANGEWIESCHE,
Publié le 2006-08-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : reportage
Thème(s) : politique, guerre, Irak,
Mot(s) Important(s) : Irak, guerre, Etats-Unis, politique,
Artiste(s) : William LANGEWIESCHE (rédacteur), Isabelle DE CATALOGNE (traducteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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