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La tragédie de la rupture
Artiste transdisciplinaire, Rashad Salim n'a cessé de nourrir une réflexion sur les fondements de la culture de son pays. Il évoque ici le paysage artistique irakien, mais aussi, avec véhémence, ses inquiétudes quant à l'avenir d'un pays contraint à une dramatique rupture identitaire.
Biographie : Rashad Salim est né en 1957 à Khartoum (Soudan) d'une mère allemande et d'un père irakien. Il passe son enfance dans plusieurs pays (Chine, Suède, Libye, Yougoslavie), au sein d'un milieu de diplomates et d'artistes (son oncle n'est autre que Jawad Salim, figure de proue de l'art moderne irakien), avant de retourner en Irak au début de l'adolescence. Il étudie à l'Institut des Beaux-Arts de Bagdad, puis à la St. Martin School of Art. D'emblée, sa démarche artistique se révèle transdisciplinaire (il étudie également la danse, la musique et les arts décoratifs) et transhistorique : Rashad Salim s'est intensivement penché sur l'histoire et la culture de son pays (sujets sur lesquels il a donné de nombreuses conférences), et engagé aux côtés de plusieurs ONG. Son œuvre – publications, films, gravures, sculptures – a fait l'objet de multiples expositions collectives ou personnelles. Il participe activement, avec Nedim Kufi et le plasticien Talal Refit, au journal culturel en ligne Daftar. Rashad Salim vit et travaille en Angleterre.
Entretien /
C'est surtout à partir des années 1940-1950, notamment sous l'impulsion de votre oncle, Jawad Salim, et du groupe Al-Ruwad (« Les Pionniers »), que l'on peut observer l'émergence d'une scène artistique irakienne(1)...
« L'art contemporain irakien ne peut être séparé de la culture et de l'art anciens ou “traditionnels”. Aujourd'hui, la situation de l'Irak reflète l'échec total du modernisme occidental, alors même que l'art irakien a longtemps instauré une forme de dialogue avec cette séduisante promesse en provenance de l'Occident. Après l'invasion et l'occupation de chacune des strates de l'Irak – sa terre, sa conscience, sa mémoire, son “être spirituel” – dans un état de délire, de traumatisme et de destruction imposés, le chaos revêt une signification nouvelle.
Ce qui est certain, c'est que les années 1950 ont vu la maturation d'une expression moderniste irakienne, portée par le médium culturel approprié – un médium étranger. La peinture et la sculpture nécessitent un espace, des surfaces et un système de mécénat spécifiques. Pour comprendre l'art irakien d'avant notre ère, et ce qui s'est passé avec le modernisme, il importe de considérer deux autres des “beaux-arts” : l'architecture et le textile, mais aussi l'artisanat et l'organisation sociale...
A cet égard, il faut souligner que l'une des principales conséquences de la première occupation anglaise fut de priver les groupes et les tribus de leur propriété terrienne. Les Anglais ont agi ainsi dans tout leur Empire, créant une classe qui est entre-temps est devenue celle des exploitants et, de plus en plus, la culture et l'organisation des bâtisseurs de l'Empire, alors que les paysans étaient expropriés et soumis aux diktats de cette “situation”, perdant ainsi tout ce qui fondait l'autonomie démocratique de ces tribus. L'histoire de cette transformation de la société par l'occupation anglaise m'a donné une raison de plus de vomir la présence des forces britanniques dans le sud du pays.
En ce qui concerne le textile, j'ajouterai que, tout comme l'Inde et d'autres pays colonisés par l'Angleterre, l'Irak possédait une importante industrie textile, qui a été écrasée afin d'ouvrir des marchés pour les produits industriels. Ce fut l'une des raisons qui ont mené Gandhi sur le chemin de la résistance – même si, en Irak, il n'y a pas eu de résistance ouverte. Mais il faudrait aussi s'intéresser à l'esthétique et aux aspects fonctionnels du vêtement, à ce que les gens portent – je prépare d'ailleurs actuellement une étude sur ces questions...
Concernant le renversement de l'art moderne et des arts traditionnels, il ne faut pas oublier que ces mouvements de l'art moderne qui ont tenté de redéfinir l'art en l'éloignant de ses limites picturales et de la représentation “réaliste” (Dada, le Bauhaus, l'Arte povera, les happenings, les Situationnistes, le Surréalisme, le Minimalisme, l'art conceptuel et le constructivisme...), trouvent tous des précédents dans les beaux-arts et les arts vernaculaires des peuples non occidentaux, et ils ont souvent été directement influencés par ceux-ci.
Imaginez ce qui serait arrivé si Lénine et Staline avaient eu l'idée de promouvoir plutôt que d'écraser le mouvement constructiviste. Le rideau de fer est tombé du fait du manque de produits de consommation, d'imagination populaire, de style et de choix, et non par la force des armes ! Les Arabes, les Irakiens et les musulmans en général n'ont jamais eu de problèmes avec la possibilité de créer une société basée sur la créativité et son marché. Ce sont des questions dont l'Occident a conscience, mais qu'il est actuellement trop gras, et trop stupéfait par son butin, pour affronter.
Dans votre texte Diaspora, Departure and Remains, au sujet de l'art irakien, vous écrivez : « L'art visuel en tant qu'expression ne jouait aucun rôle en tant que tel ; et, du fait de la nature même de sa nouveauté, on a fini par l'identifier avec la culture du changement. » L'apparition de la figure de l'artiste, dans les années 1950, a donc constitué une « nouveauté »...
« A mes yeux – des yeux que je m'efforce de “déciller”, de débarrasser de ma propre “marque”, des préjugés de l'Occidental bien informé comme de tout cadre historique et culturel exclusif –, l'Irak est le plus ancien, et sans doute le plus grand et constant exemple d'un brassage incluant une grande diversité de gens, acceptant la nouveauté et l'innovation, l'échange culturel, la synthèse et l'expérience moderne dans le monde. A toutes les époques, l'Irak a toujours été à l'avant-garde de ce qui pourrait être appelé le “nouveau”. Et ce, pas simplement en termes de technologie et de culture sociale, mais aussi en ce qui concerne la protection, la confrontation et, chose importante, l'archivage de toutes ces données et leurs conséquences ; celles-ci incluant les guerres, les épidémies, les famines et la mort, qui, tôt ou tard, sont inhérentes à tout changement. Les trésors artistiques et archéologiques qui ont été perdus faisaient partie d'un processus. Ce ne sont pas de simples objets que l'on se contenterait d'accrocher au mur, ni même simplement ces “grands trésors de l'Antiquité” que l'on n'a jamais totalement compris – je pense par exemple à notre héritage en matière de sceaux et de poinçons cylindriques, qui est aujourd'hui intégralement et illégalement pillé et acheminé hors de notre pays... voire détruit, sans plus aucun espoir de pouvoir être étudié. Il se passe la même chose pour ce qui est de la relation des gens à leur environnement – le simple fait de dormir en été à la belle étoile, sur les toits-terrasses de nos maisons ; ou de construire ces maisons de vacances temporaires au bord des rivières, en recourant à des techniques plus anciennes que les premières traces écrites de notre histoire... Il y a des trésors, et des plaisirs, qui aujourd'hui peuvent vous coûter la vie.
Ce qui est en jeu, c'est la perte et la destruction de notre patrimoine humain, surtout depuis les années 1940, avec le départ de la merveilleuse (et regrettée) tradition juive, jusqu'à l'exode actuel de nos anciennes communautés chrétiennes et des peuplades encore plus anciennes de Saba et de Maïn. Les romanichels (les gitans, appelés Kawlia en Irak) ont désormais rejoint les rangs de ces richesses décimées. Il faudrait aussi parler de cette fusion des rythmes de l'Afrique et de l'Asie avec ceux de l'Arabie qui a eu lieu à Bassora, au sud de l'Irak ; des arts de la confection ; des modes de vie ; de cet humour si spécial, et de tant d'autres choses... Je parle de plus de 7 000 ans de sédimentations culturelles, d'assimilation et d'en-richissement mutuel dus à notre vie en commun... Dorénavant, tout ce que l'on nous promet, c'est un hyper Enfer, et ceux qui nous le promettent passent des pactes insanes avec le diable en vue de déchirer un peuple qui n'a jamais vécu ni même voulu la guerre civile.
Propos recueillis et traduits par David Sanson
1. On peut en donner ici quelques étapes : 1936 : première exposition d'art en Irak; 1940 : fondation à Bagdad de l'association des Amis de l'art ; 1945 : lancement du premier magazine d'art irakien ; 1957 : première exposition de la Société des artistes irakiens ; 1962 : premier livre sur les arts visuels irakiens ; 1965 : ouverture de la première galerie d'art à Bagdad ; 1971 : manifeste du Jama'et al-Bu'd al-Wahid (« groupe unidimensionnel ») de Shakir Hassan ; 1979 : première Biennale d'art arabe à Bagdad... Pour plus d'informations sur la scène artistique irakienne, on se référera au site Internet de l'INCIA (Réseau international des artistes irakiens contemporains) : www.incia.co.uk
David SANSON,
Publié le 2006-03-25
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : guerre, Irak,
Mot(s) Important(s) : Irak, guerre, art, artiste,
Artiste(s) : Rashad SALIM (artiste), David SANSON (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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