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Lussas sous tension
Retour sur les Etats généraux du documentaire
Les Etats généraux du documentaire, en août à Lussas, ont été secoués par les opérations militaires de l'armée israélienne au Liban. On y a pourtant vu de vrais joyaux en matière de paraboles politiques, à commencer par Hommes sur le bord, d'Avner Faingulernt et Macabit Abramson.
Les Etats généraux du documentaire de Lussas ont appris à leurs dépens qu'il ne fait pas bon faire de la politique aujourd'hui. Comme Marcel Bozonnet, administrateur de la Comédie française jusqu'à cet été, et violemment remercié durant l'été. Non reconduit surtout ne raison de ses prises de position en faveur des intermittents lors de la crise de 2003, que pour sa décision de déprogrammer la pièce de Peter Handke prévue cette saison (après avoir compris que ses convictions nationalistes et sa défense de Milosevic n'avaient pas faiblies, au point de prononcer un discours sur la tombe du dictateur). A Lussas aussi, l'évidente bonne intention politique s'est violemment retournée contre ses auteurs. A la mi-juillet, les programmateurs des Etats généraux ont pensé qu'ils se devaient de réagir concrètement au conflit israélo-libanais qui venait d'éclater. D'autant plus qu'ils avaient prévu un programme spécifique de trois jours consacré au cinéma documentaire israélien. Dans la précipitation, la décision d'inclure des films libanais et palestiniens, ainsi qu'une après-midi de réflexions et de débats, s'est soldée par une « suspension » de certaines projections de films israéliens (sept en tout, qui restaient visibles à la vidéothèque du village ardéchois durant le festival). Une décision sans doute maladroite, et durement reçue par certains cinéastes israéliens qui restaient programmés mais ont préféré se retirer purement et simplement du festival (la sélection israélienne s'est du coup vu réduite à une journée). Décision largement grossie et déformée du fait de la situation internationale, au point de s'attirer les foudres du journal Haaretz, qui a interprété l'initiative ardéchoise comme un boycott culturel d'Israël.
Quand la violence répond à la violence, il n'y a visiblement plus de trêve possible, pas même dans un village de 1200 habitants, qui devint de fait pendant une semaine la capitale mondiale du documentaire socialement et politiquement engagé... Car le drame de cette affligeante histoire est que toutes les composantes cherchent à sortir du bourbier, à commencer par les documentaristes israéliens – et ils ne sont pas les derniers à fustiger les excès de la politique de leur pays.
Quant aux organisateurs des Etats généraux, nul n'aurait dû sombrer (à la vue de l'ensemble des projections présentées) dans le tourbillon paranoïaque qui est allé jusqu'à les traiter d'antisémites. Disons haut et fort qu'on y a vu de vrais joyaux en matière de paraboles politiques : le film d'Avner Faingulernt et Macabit Abramson, Hommes sur le bord, par exemple, film israélien qui ne prend forme que parce qu'il est « agi » par des protagonistes israéliens et palestiniens. La parabole est imparable. A la frontière entre Gaza et Israël, une famille de pêcheurs palestiniens ne peuvent accéder à la mer sans être accompagnés par des Israéliens qui leur procurent le passe-droit pour accéder à la mer. Ces derniers possèdent le droit et les bateaux, mais pas le savoir-faire pour faire saillir les richesses poissonneuses de la mer, dure et exigeante avec ceux qu'elle fait vivre. Quatre ans durant, la caméra va suivre la vie de ces hommes aux prises avec les éléments. Jusqu'à ce que la guerre s'en mêle, sourde d'abord par le racisme qui s'insinue et sépare les deux communautés, ce qui rend la pêche impossible. Seuls sur les embarcations, les Israéliens ne savent pas pêcher, tandis que les Palestiniens n'ont plus accès au rivage, chassés par les vedettes de l'armée... La zone hors-la-loi, de petit paradis d'exception devient un enfer dévasté par la guerre, où la haine gagne de part et d'autre.
Venu présenté le film, Avner Faingulernt donne la « leçon » ultime, une leçon politique d'humilité et d'orgueil mêlé rendant grotesque et inacceptable la molle polémique qui a voulu démonter les Etats généraux. Après la projection, lors d'un débat avec le public (comme il en existe après chaque film à Lussas), il nous a racontés, longuement, que les pêcheurs palestiniens et les Israéliens ne s'étaient pas revu depuis la guerre. Il a invité les quatre protagonistes, les deux Palestiniens et les deux Israéliens, pour l'avant-première du film. Ils ont fini par accepter, passer la frontière, encore une fois, et ils sont retournés sur la côte désertée, ont vu le film, ont passé dix jours bouleversants, ensemble. Où l'on saisit d'un coup à quel point le cinéma peut soulever les montagnes, et rassembler les hommes. Par-delà les guerres et les polémiques, les blessures de la guerre et ses dommages collatéraux. Plus fort que tout.
Bruno Tackels
Bruno TACKELS,
Publié le 2006-09-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) : politique, documentaire,
Mot(s) Important(s) : politique, documentaire, Israël, Palestine,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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