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Au fil de l'art
Les Escales improbables de Montréal
La 3e édition des Escales Improbables au Vieux-Port de Montréal s'est déroulée les 2 et 3 septembre. Retour sur cette manifestation pluridisciplinaire qui s'attache à inventer de nouveaux rapports entre artistes et publics. Avec notamment Jean-Lambert-wild, dont c'était la première venue au Québec.
Des angles de terre et de pierre découpent l'eau, traversant des cadres oranges vides conçus par les scénographes Geneviève Lizotte et Jean Bart, accrochés aux garde-fous du panorama du quai King Edward. Par le prisme de cette installation, nous découvrons les escales improbables, dont l'énergique et joyeuse directrice, Sylvie Teste, ainsi que son équipe dynamique et engagée (dont une partie de bénévoles) proposait ces jours-ci la troisième édition. Transversale, déambulatoire, il ne s'agissait pas d'une proposition figée mais d'un appel à la dérive, à la transposition d'un genre sur l'autre, d'un son sur un geste...
Sur le long du vieux port de Montréal on été convoqués compositeurs et musiciens (Jean-Luc Therminaris, Pascal Contet, Zya Tabassian, Michel Smith, Philippe Le Goff, Christophe Calon, l'orchestre des Pas Perdus....), DJs, performeurs (Jean Lambert Wild et la coopérative 326, les Passagers), et plasticiens (Marie A Coté), écrivains (Geneviève Letarte) et réalisateurs (Sandro Forte, Yannick B. Gelinas, Karl Lemieux et Norman Mc Laren).
Du beau monde à bord, tandis que de l'autre coté de la rive, sur l'île Sainte -Hélène, à une griffure de bateau, s'agitaient Joseph Arthur, Sonic Youth et autres Dinosaur Jr., dans un grand come-back des années 1990 au festival Osheaga, et au même moment, (Montréal bouillonna ce week-end, au défi du vent et de la pluie) au Festival électronique Meg, plus inspiré par les années 1980, où revenaient entre autres, Lio et ESG.
Mais revenons sur notre rive. L'espace des Escales se tient sur trois étages d'une structure en métal érigée sur un angle des quais, avec trois espaces ouverts et un espace fermé. Le premier, au niveau de l'eau, est le quai lui même.
Au milieu des passants, le long des rambardes, sont installés des petits systèmes sonores décorés d'ombrelles chinoises enrubannées volant au vent, qui accueillent les pièces acousmatiques de Christian Calon, Philippe Le Goff et Michel Smith. On penche l'oreille comme vers un coquillage. Les voix, les sons enregistrés de mer se mélangent aux bruits ambiants si proches: moteurs de bateaux, cris, vent... Se dessine un espace fictif entre les assonances réelles et enregistrées. On pense au magnifique Brise glace de Luc Ferrari qui nous emmenait, lui aussi, vers un bateau aux escales improbables et septentrionales.
Michel Smith convoque ainsi la réminiscence de lieux invisibles et dissous à travers mugissements, cloches, tombées que lâche le vent; les petites enceintes comme des minuscules sirènes de bateau. C'est par là que Pascal Contet, accordéoniste contemporain hors pair, décidera d'improviser, au hasard de l'envie et de l'inspiration.
Au dessus, sur la première terrasse, des flaques de céramique bleues gisent au sol, là où pourrait se refléter le ciel, avec au dessus, des cylindres suspendus. C'est une très belle rencontre que celle de la sculptrice Marie A.Coté avec le percussionniste d'origine iranienne Zya Tabassian. Tous deux épris de poésie iranienne et de musique contemporaine (Marie A. Coté a baptisé une de ces dernières séries Scelsi, en hommage au compositeur), ils sont entamé une collaboration où les céramiques de l'une servent d'instrument à l'autre. Passage de la main qui pétrit à celle qui frappe le rythme, lumière traversant les peaux des tambours et de l'argile, mouvement giratoires du son et du tour du potier, que montre et explique bien la plasticienne dans le documentaire réalisé par Mehdi Benboubakeur, qu'on peut voir un peu plus loin dans l'espace de projection, et qui donne une bonne introduction, malgré les effets vidéos un peu lourds, à cet univers à la fois simple et éclairé)...
Zya Tabassian joue donc sur ces Pas de l'eau, et les sons parfois délicats, parfois stridents, laissent échapper un battement, un larsen ou un drone de pierre , qui se fondent, voir disparaissent, dans les échos du port. On se demande juste si ces instruments hybrides n'auraient pas gagnés à être amplifiés dans l'espace venteux, de manière à être autant entendus que vus, de manière aussi à gagner en abstraction, en sortant de l'effet sonore causal directement repérable. Mais ce chant des pierres et des mains et une très belle tentative encore inassouvie. On attend la suite.
Au même niveau, à l'intérieur, un grand espace, terrain de jeu de Jean Lambert-wild et de la Coopérative 326 qui l'entoure. 326, comme la série des 326 performances nommées Calentures, dont sont issues les performances présentées ici, à l'image des crises de folie qui saisissaient les marins dans les zones tropicales et qui les poussaient se jeter à l'eau. Et il s'agit bien de se jeter à l'eau. Jean Lambert Wild mouille tout son corps, les pieds nus en l'air, en apnée, prenant à la fois le rôle du fakir et de Saint Jean Baptiste.
S'immergeant successivement dans trois poubelles d'eau, en une réminiscence de Beckett et plus précisément de Fin de Partie. Dans chaque performance, ou le corps se cache dans une boite, une poubelle, un cercueil, où la bouche crie, mange, boit, suffoque, se reflète ainsi l'écho minimal, le sardonisme existentiel de l'auteur irlandais. Passer d'un état à l'autre, du grotesque à la cruauté, de la niaiserie à la candeur, Jean Lambert-Wild dérape d'un registre au second, clown triste nommé Paillasse, fou ou prisonnier en pyjama qui marche vers la mort pour mieux renaître et faire un feu d'artifice de ses cendres, du bûcher à la fête.
Comme il l'explique, se faire tirer dessus par un système de jeu vidéo, organiser son propre cortège funèbre, où il partage le cercueil avec des confettis et une bouteille de sangria n'est pas une mise à mort, mais plutôt un rituel de passage, un moment de catharsis qu'il partage avec le public, où il se gausse de monde moderne vidé de ses rituels, et gavé de violence muette. Le théâtre comme moment d'adieu à un certain monde. La preuve dans cet extrait sonore de Youri Gagarine passé lors de l'enterrement du double clown du performeur: comme le cosmonaute, la quête de Paillasse façonne à la fois son rapport aux autres par la célébration mais aussi par l'éloignement , voir la mise au ban, qu'inflige ces rituels de disparition.
Caché derrière un rideau, se tapit L'Homme Oiseau imaginé par les deux membres des Passagers, Jean-Sébastien Baillat et Mathieu Bélanger. Sorte de vision nocturne buzattienne, un homme oiseau, réalise un rituel quotidien dans un monolithe de métal et de verre, sur la paroi de laquelle glisse des images-ombres numériques. Comme une strip-teaseuse dans son bocal qui fait son numéro éculé sur une musique vaguement sensuelle, ou un capitaine Nemo abandonné dans son sous marin, L'homme oiseau fait image, en une carte postale un peu cornée, un instant poétique éculé.
Enfin, on retiendra deux films proposés dans la salle de projection. L'excellent Synchromy de Norman McLaren, un Anglais qui avait élu domicile au Québec et qui fut un grand peintre inventif du cinéma expérimental. Ici on ne peut s'empêcher de le comparer avec enthousiasme aux autres cinéastes sans caméras que furent par exemple Len Lye ou Richter, mais aussi aux peintures abstraites d'Elworth Kelly ou d'Aurélie Nemours. Ce film aurait pu d'ailleurs s'appeler « Rythme Nombre couleurs ».
Le film qui le suit, Mouvement de lumière, du jeune Karl Lemieux, est une agréable révélation, ainsi que la musique qui l'habite. Hypnose de la couleur et de la biffure, forêt de négatif, le cinéma de Lemieux amène l'image au delà du visible, vers son aveuglement. La main qui gratte la pellicule est celle qui nous fait tâtonner, non parce qu'elle est faible mais parce qu'elle avance plus loin à l'intérieur de la spirale qu'engendrent couleur, trait, temps. On pense au puissant film de Michal Rovner sur la musique de Heiner Goebbels pour sa force tellurique qui secoue la couleur, jusqu'à la décalcification de la pellicule.
Ainsi, malgré l'espace si vaste du quai, si vite déconcentré, le temps de la déambulation parfois difficile à contenir dans un tout, les Escales Improbables s'imposent comme une belle tentative de mélange et de confrontation des arts, des éléments et des publics, d'amener la représentation à la lisière d'une autre – comme une « grande cour de récréation », pour reprendre les mots de Jean Lambert-wild. Une tentative qui relève avant tout de l'aventure humaine qu'elle propose dans son cheminement, et de l'implication sincère de ses participants.
Felicia Atkinson
Tous les renseignements sur ces Escales 2006 sont sur www.escalesimprobables.com.
Felicia ATKINSON,
Publié le 2006-09-07
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) : art contemporain, festival,
Mot(s) Important(s) : festival, Canada, rencontre, performance,
Artiste(s) : Sylvie TESTE (Directeur Artistique), Jean LAMBERT-WILD (metteur en scène), Felicia ATKINSON (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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