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Mise à mort d'une politique artistique


Une chronique de Bruno Tackels



En juillet dernier, le ministre de la Culture a subitement annoncé l'éviction de Marcel Bozonnet, qui briguait un nouveau mandat à la tête de la Comédie-Française. Bruno Tackels revient sur cette décision, dont l'arrière-fond n'est peut-être pas « l'affaire Handke ».


L'été 2006 a vu la nomination de Muriel Mayette au poste d'administrateur de la Comédie-Française, en lieu et place de Marcel Bozonnet, qui souhaitait un nouveau mandat afin de prolonger et approfondir le travail engagé ces dernières années. A quelques jours de cette décision, rien ne laissait présager un tel coup de tonnerre dans le paysage théâtral français, Marcel Bozonnet étant quasiment assuré d'être reconduit dans ses fonctions par le ministre de la Culture. D'où la stupeur en apprenant cette éviction, d'où surtout les difficultés à comprendre le sens et la direction du geste politique du Ministre. On a bien sûr largement mis en avant « l'affaire Handke », cette douloureuse déprogrammation d'une pièce du dramaturge, qui devait être montée au Vieux-Colombier par Bruno Bayen. Une décision forte et courageusement assumée par un administrateur qui n'a pas pu se résoudre à ouvrir les portes du Français à un intellectuel qui n'a cessé de minimiser les violences meurtrières des nationalistes serbes, au point de se rendre aux obsèques de Slobodan Milosevic...
Il y a de fortes chances pour que cette affaire ait agi comme un encombrant rideau de fumée, masquant la réalité d'une décision autrement plus « politique ». On peut en effet défendre l'hypothèse d'une volonté très ancienne (et en fait singulièrement retardée par les remous polémiques de « l'affaire Handke »), visant à mettre un terme à la parenthèse enchantée ouverte par Marcel Bozonnet, une séquence qui commençait à ébrécher dangereusement un symbole national puissant, bien au-delà des seules sphères théâtrales, voire culturelles.
Car quel aura été le bilan de Bozonnet, en cinq années d'administration de la Maison de Molière ? Une grande porte ouverte sur la création, les écritures nouvelles, les artistes d'envergure, l'art de la mise en scène (si longtemps dépréciée en ces lieux), un renouvellement considérable du public, son rajeunissement incontestable — bref, le fait magistral de voir ce haut-lieu du patrimoine redevenir un lieu de création et d'aventures artistiques. Un lieu ouvert sur le monde, ses crises, ses inquiétudes, à commencer par celles qui minent les métiers du spectacle depuis le funeste protocole de juin 2003 — mouvement que la Comédie-Française avait très naturellement accueilli et encouragé, au plus fort des événements.
Mais que peut-on donc reprocher à Marcel Bozonnet, alors ? Justement d'avoir mené une politique, de l'avoir pensée, et de s'en être donné les moyens. Contrairement à une idée mythologique reçue, le paysage culturel des cinquante dernières années (malgré les mirages d'un Ministère des « affaires culturelles ») n'a fait que connaître des projets de politique artistique avortés. Vilar quitte Chaillot avec un sentiment d'échec et d'impuissance ; Vitez se casse les dents au Français (déjà), et y laisse sa peau ; Chantal Morel démonte la machine CDN devenue cercueil de l'art dramatique, Stanislas Nordey fait imploser le TGP à coup d'injonctions utopiques en période d'absence budgétaire et politique, malgré, ou à cause du socialisme de gouvernement.
Or, ce qui était en train de se jouer à la Comédie-Française était précisément en train de prendre à revers cette logique de la défaite artistique dans sa rencontre avec le principe de réalité culturelle. Si le Français pouvait faire cette révolution interne, rien n'interdisait qu'elle puisse s'étendre, se développer en tant d'autres lieux. Comme Bernard Sobel le rappelait hier soir, évoquant la cruelle disparition (si terriblement prévisible) du metteur en scène Marc François, les maisons de théâtre n'ouvrent pas assez la porte aux purs, elles obligent à la manœuvre, à la fausse conciliation qui vaut soumission aux intérêts des puissants. Et les purs en meurent, ou prennent la porte. Marcel Bozonnet n'était pas un pur, mais il a su ouvrir les portes de la maison des Comédiens Français à quelque uns d'entre eux. Pour le meilleur, parfois pour le moins bon. Mais avec cette certitude que l'esprit de ce lieu est né d'un bouillonnant d'écrire (pour) le temps présent. C'est cette page-là qu'un docile servant du pouvoir a arrachée d'un revers de la main, quelques jours après avoir reçu quelques tomates pourries, en Avignon, où des « saltimbanques » lui rappelaient qu'il avait fort mal joué sa partition de bonimenteur. Les risques du métier. Il reste à souhaiter que la porte de la Comédie-Française ne se referme pas tout à fait.

Bruno Tackels
(17 septembre 2006)


Bruno TACKELS,
Publié le 2006-09-21

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : théâtre, politique culturelle, politique,
Mot(s) Important(s) : politique, politique culturelle, théâtre,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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