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L'intensité des seuils
Les Marchands, de Joël Pommerat
L'auteur et metteur en scène reprend au Théâtre Paris-Villette, du 25 septembre au 28 octobre, Les Marchands, plébiscité au dernier Festival d'Avignon. Extraits d'un article de Gwénola David publié dans Mouvement.
Avec Les Marchands, qui a rencontré au dernier festival d'Avignon un succès amplement mérité, Joël Pommerat signe un opus de théâtre où les mots autant que les silences et les non-dits, les lumières autant que les pénombres, ainsi qu'une chorégraphie minimale de présences muettes, composent une partition d'une incroyable justesse. Une fermeture d'usine sert de hors-champ à ce huis-clos conçu comme un effet de loupe sur les incertitudes du monde contemporain (la valeur-travail, par exemple) et les drames intimes qui se jouent dans l'ombre. L'obsession de Pommerat est de « saisir un peu de réel ». Mission formidablement accomplie !
Extraits d'un entretien avec Joël Pommerat réalisé par Gwénola David, Publié dans Mouvement n° 40 (juillet 2006) :
(...) Le théâtre de Joël Pommerat s'écrit à l'eau-forte dans les béances du temps, esquissant les visages froissés d'une humanité aux prises avec le désarroi de notre époque. La clameur diffuse de l'extérieur, rejeté dans un lointain irréel, vient cogner aux portes cette chambre d'échos où se joue à huis-clos le drame du vivant. Car cet « auteur de scène » ne cesse de scruter la trame du réel, caché derrière la façade plâtrée du visible. « Je me vois comme un sculpteur ou un peintre qui cherche obstinément à saisir l'humain, à questionner le réel, à le pousser à se définir. Pour cela, je pars volontairement de situations communes, les moins spectaculaires apparemment ». Dans Les Marchands, il est ainsi question d'une femme « ensevelie sous le manque d'argent », d'une usine chimique fermée à la suite d'une explosion accidentelle, de la crainte du chômage, de la solitude... Rien que de très quelconque, finalement. « A l'intérieur de ce cadre, je cherche la tension la plus forte, pour révéler des dimensions qui échappent dans un rapport ordinaire à l'existence, donc faire émerger une part d'invisible. »
Cette démarche prend à revers une tradition historique qui a fait de la scène le lieu d'expression des passions et des enjeux de société, vus à travers des archétypes psychologiques. « Ce qui se joue dans la société se répercute au niveau individuel. Je préfère appréhender le monde à travers la perception humaine, car l'homme se retrouve aujourd'hui plus seul que jamais face à son destin, face à sa responsabilité vis-à-vis de ses actes. » Sans doute est-ce aussi parce que, pour Joël Pommerat, « écrire, c'est éclairer, s'éclairer, se mettre en retrait de l'agitation ambiante pour travailler son être intérieur, développer sa réflexion et son imaginaire, approfondir la connaissance de soi. » Son geste participe d'un projet de vie : «Créer une pièce par an pendant quarante ans. »
L'écriture pénètre ici dans les méandres de l'intériorité des personnages et tente de sertir à tâtons les sensations plus que le réel lui-même. Sans cesse la vérité se dérobe, déroutée par l'inextricable complexité de la réalité et la joute inlassable des contraires. « Nous vivons dans un environnement qui cherche à simplifier la réalité, notion pourtant la plus flottante qui soit. Le monde est en perpétuelle construction/reconstruction à partir de nous, de nos émotions, de nos désirs, de nos perceptions... La juste façon de rendre compte de la réalité, instable, insaisissable, consiste à la cerner par tâtonnements, à introduire de l'incertitude. L'art est le lieu où l'on rend les choses à leur complexité. »
(...) Joël Pommerat frotte au silex le tragique et le dérisoire, l'intime et l'épique, l'étrange et le trivial... autant de dimensions indissociablement mêlées qui façonnent notre rapport au monde. Les motifs de la famille et de l'héritage tissent d'ailleurs souvent la toile de ses pièces, concentrant à l'extrême les tensions et les déchirures les plus personnelles.
Si, depuis la trilogie que composent Au Monde, D'une seule main et Les Marchands, il aborde frontalement des « thématiques de citoyen », telles que l'exercice du pouvoir, l'argent, le libéralisme, l'aliénation au travail ou la sur-communication, il se garde de livrer un docte point de vue construit par le débat contradictoire entre « ses » créatures. « J'ai voulu traiter des questions sociales autrement qu'un certain théâtre qui adopte généralement un ton didactique, voire moraliste, sinon manichéen. Je ne considère pas la scène comme une tribune politique, mais comme un espace de représentation symbolique du monde, qui peut influer, peut-être, sur les conceptions individuelles. Je suis dans le monde, je le rends et me rends à travers lui. Je n'ai pas de vérité à délivrer. Je la cherche, comme chacun ! Il faut se dégager d'une vision morale, romantique ou compassionnelle. Comme disait Tchékhov : « Il faut écrire comme un chirurgien opère son patient. » (...)
Les mots semblent toujours s'arrêter au seuil de nommer les choses, ouvrant un faisceau trouble de significations qui éclaire l'énigme sans la percer. « La parole constitue autant un élément de confusion que de désignation. Je la prends comme un phénomène, une action mêlée à d'autres. Je ne lui donne pas le rôle de l'explication. Le théâtre ne se réduit pas au lieu du dire. Quelque chose existe avant que ça parle. » Dans Le Petit chaperon rouge, inspiré du conte de Perrault, il adopte le mode narratif, plus laconique, raréfiant le dialogue pour le réserver aux face-à-face. Avec Les Marchands, il radicalise la démarche, puisqu'il supprime tout échange parlé et renvoie dans les cintres la voix de la narratrice. Même si les personnages se confessent beaucoup, ils demeurent voilés d'une brume ténue. L'indicible glisse entre les mots, s'exprime dans les corps, par la superposition des signes, la dialectique des contrepoints et la tension qui innerve la scène, habitée de songes, de craintes, de visions et de fantômes... « Je cherche à rendre toute l'intensité du temps qui passe, dans sa discontinuité. Je peux utiliser à cette fin des stratagèmes dramaturgiques qui introduisent un danger, un suspens, comme Hitchcock. » La menace d'un meurtre ou les crimes d'un serial killer rôdent ainsi souvent à l'arrière-plan...
Cette densité de l'instant se forge aussi dans le jeu des acteurs, qui ne sont pas seulement des récitants inspirés, mais constituent « la « matière » même du poème », car ils apportent l'indispensable respiration qui donne chair à la figure. « Les mots sont là pour faire exister ces êtres-là et ces corps-là. J'écris pour eux. (...) Dans Les Marchands, la disparition du dialogue déplace le centre du travail et donne encore plus d'importance aux autres dimensions du plateau. »
La délicate pudeur des gestes, la chorégraphie des attitudes, l'émotion nouée qui sourd des corps et le phrasé rincé de tout pathos distillent un climat d'étrangeté, amplifié par la sonorisation des voix, les effets de clair-obscur et le minimalisme des décors. Comme si le chant silencieux et audible d'un état intérieur se propageait en points de suspension. « Mon travail est de montrer des secrets qui restent cachés, pas de les dévoiler. »
(...) L'art de Joël Pommerat procède d'une incomplétude constitutive, parce que c'est le spectateur qui est le lieu de la révélation. « Je cherche une rencontre mais je ne fais qu'une partie du chemin. J'essaie de composer une partition scénique où son imagination peut s'épanouir. J'aimerais qu'il soit comme un lecteur qui crée son univers à partir des mots d'un roman, car ces visions projetées, nées des profondeurs de l'être par une alchimie singulière, sont très puissantes émotionnellement. » Ce théâtre impressionniste se grave à même les sensations et invite l'esprit à se glisser dans les anfractuosités laissées par la pénombre pour créer « son » image. L'étrangeté qui nimbe cet univers, à la lisière du fantastique parfois, introduit l'aura d'un secret qui captive le regard et enflamme l'imaginaire.
Le spectacle s'offre ainsi comme une expérience, qui s'éprouve mentalement, physiquement, qui provoque un trouble de la perception propice à l'exploration de l'amas informulé des non-dits nichés au creux du ventre. En désacralisant le texte, fétiche d'une pratique culturelle qui se gargarise du beau langage mais qui efface le monde sous le symbole, il redevient un endroit de questionnements et de possibles. Sa force est d'amener le spectateur à « prendre conscience » de la fragilité de vérités ou de valeurs considérées comme établies, sans doute les plus aliénantes, car acquises implicitement. « L'art n'a d'autre objet que d'écarter les généralités conventionnellement et socialement acceptées », disait Bergson.
Gwénola David
Les Marchands, texte et mise en scène de Joël Pommerat, du 25 septembre au 28 octobre au Théâtre Paris-Villette. Tél. 01 42 02 02 68
www.theatre-paris-villette.com
Gwénola DAVID,
Publié le 2006-09-21
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) : Festival d'Avignon, théâtre,
Mot(s) Important(s) : théâtre, auteur, Festival d'Avignon, entretien,
Artiste(s) : Joël POMMERAT (metteur en scène), Gwénola DAVID (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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